La diversité en fantasy : les personnages (1)

La fantasy a ceci de formidable qu’elle obéit à ses propres règles. Au commencement est l’auteur. Il crée un monde, des personnages, un passé et une histoire. Il peut choisir de coller à une certaine réalité historique, de s’en inspirer vaguement, ou bien de s’en affranchir. On pourrait donc s’attendre à des personnages, des histoires, des contextes tous plus différents les uns que les autres.

Prenez le premier roman de fantasy qui vous vient. Quelles sont les caractéristiques du personnage principal ? Non, attendez, ne me dites rien. Un homme à la peau blanche, pas moche à regarder et sans embonpoint, au torse viril, et il est fort probable qu’à la fin de l’histoire il formera un couple magnifique avec la princesse (ou la guerrière tout aussi forte et virile).

Bon, attrapez-en un autre. Soit le profil sera identique, soit le personnage principal sera exceptionnellement la princesse (ou la formidable guerrière à qui tout réussit). Princesse ou guerrière, elles auront toutefois quelques points en commun. La peau blanche, une silhouette et des formes de rêve, sans acné ni jambe de bois… Et sans doute qu’elle finira avec un homme, bâti dans le même moule.

Maintenant, sortez. Allumez la télé. Ouvrez les journaux ou les réseaux sociaux Que voyez-vous ? Une multitude de genres, de peaux, de tailles, de morphologies, d’orientations sexuelles. Des infirmités, des handicaps physiques ou mentaux, des maladies. Une formidable diversité. Alors pourquoi la fantasy nous ressert-elle toujours les mêmes personnages ?

Sans doute la problématique est-elle la même pour d’autres genres de la littérature, mais comme la fantasy est celui que je connais le mieux, je vais me servir uniquement de celui-ci pour appuyer mon propos. Mais n’hésitez pas à vous poser la question.

=> Au Moyen Age, on ne parlait pas autant des noirs/des troubles mentaux/des homosexuels etc… Ce ne serait pas cohérent/logique. 

Admettons (encore que). Toutefois, le Moyen-Age, c’est vague. Et puis les romans réellement conformes à un contexte historique réel et précis… il n’y en a pas tant que ça.

Qu’en est-il des romans « inspirés » d’une époque ? Prenons n’importe quel roman de fantasy dite « médiévale » (avec des chevaliers, des rois, des châteaux et compagnie). Le lecteur assistera sans sourciller à l’irruption de dragons, de magie, ou de sorciers, mais ce ne serait pas logique ni cohérent d’avoir des personnages souffrant de schizophrénie ou de maladie chronique, à la peau noire ou basanée, homosexuel ou asexuel ? Rappelez-moi… c’est à quelle période de notre histoire que nous nous sommes baladés à dos de dragon tout en nous faisant la guerre à coups de sortilèges ?

Quant aux romans plus « originaux » dans leur contexte… Aucune excuse. L’auteur établit ses règles. C’est lui qui décide de ce qui est cohérent ou non.

=> Non mais ce serait de la discrimination positive, si on se forçait à inclure de tels personnages ! (qui, je le rappelle, sont tous les jours victimes de discrimination ou de harcèlements dans notre réalité). Déjà que les appels à textes orientés, c’est quand même pas normal… 

Alors, dans un monde parfait, je veux bien admettre que je serais plutôt d’accord pour traiter tout le monde de la même façon. Sauf que nous ne sommes pas dans un monde parfait.

Heureusement que ces appels à textes, demandant des personnages LGBT+, infirmes, autistes ou que sais-je, existent ! Si on lui donne le choix, l’auteur lambda ne va guère s’éloigner des plates-bandes, et le lecteur aura juste le choix entre le beau jeune homme au torse musclé, ou bien la super guerrière. Mais ce qui serait encore mieux, ce serait que l’auteur n’ait pas besoin de ces thèmes imposés pour penser à inclure des personnages peu représentés dans ses textes.

Et puis, personne ne râle quand des appels à textes demandent obligatoirement aux dragons. Personne ne pense jamais aux chimères et aux griffons, après tout.

=> Non, mais, euh… Le lecteur n’a quand même pas besoin d’un personnage qui lui ressemble pour apprécier un personnage !

Certes. Je suis une fille, et pourtant je ne boycotte pas les textes décrivant les aventures d’un homme (j’aurais plus grand chose à lire…). Mais la question n’est pas là.

Quand on n’est ni un homme (ou une femme), blanc, cis-genre, en bonne santé, mince, beau etc… comment savoir qu’on est normal ? qu’on vaut autant que les autres ? Comment ne pas perdre confiance devant ces différences, ces problèmes que l’on se traîne et qui sont niés par la société ? A votre avis, que peut penser une asexuelle en découvrant que tous les personnages sans exceptions finissent en couple ? Et bien elle pense que le couple constitue la norme absolue et que elle… n’est pas normale. Que peut penser un enfant handicapé qui ne lit que les aventures de personnes dotées d’une santé de fer ? Que lui-même ne pourra jamais accomplir de tels exploits. Que peut penser une femme racisée devant tous ces hommes blancs en tête d’affiche ? Qu’elle même sera cantonnée à un second rôle dans sa propre vie.

Oui, c’est important. C’est même essentiel. Pour la variété, pour le regard que l’on porte sur les personnes discriminées, pour le regard qu’elles portent sur elles-mêmes.

=> Non, mais c’est pas évident non plus de se mettre dans la tête des autres ! C’est plus facile d’écrire des choses que l’on connaît…

Personnellement, je n’ai jamais eu la chance de rencontrer un elfe, ni un gobelin. Je n’ai jamais galopé sur les ailes du vent avec une licorne. Et pourtant, les auteurs de fantasy ne semblent pas gênés par de tels personnages… Vous voyez où je veux en venir ? (Et puis avec les réseaux sociaux, c’est devenu tellement simple de discuter avec d’autres personnes ! Vous ne pourrez jamais discuter avec un lézard volant).

=> J’voudrais bien mais j’peux point j’ai peur de mal faire.

C’est le pendant du point précédent. Le questionnement est similaire, mais pourtant la nuance est bien là.

Si les elfes apparaissaient soudain dans notre réalité, ils nous diraient peut-être que leurs versions romancées sont inexactes, stéréotypées, sources de souffrances. Quand on connait mal une situation, pour ne l’avoir jamais vécue, pas évident d’en dresser un portrait réaliste. On risque bien vite de sombrer dans la caricature, sans l’avoir voulu, ou de paraître le vecteur de provocations. La peur de mal faire, de déplaire, de blesser des populations encore davantage que si on s’était tu… constituent des freins à mon avis bien légitimes. Il ne s’agit pas uniquement d’imaginer un personnage différent de soi. Il s’agit de faire honneur à ce personnage, et aux personnes bien réelles desquelles il s’inspire. La nuance me semble importante. Et c’est très difficile, qu’on soit concerné ou pas, d’ailleurs.

 

Ainsi, l’idée n’est pas de vous inciter à mettre des personnages non habituels à tout prix. Ce sont vos histoires, vos personnages. Et puis l’exercice n’a rien de simple.

Le but de cet article, c’est surtout d’essayer de vous faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’un caprice. La représentation est importante quand on ne fait pas partie de la majorité. Voir des personnages qui nous ressemble… ça aide à se sentir un peu moins bizarres, un peu plus légitimes en tant qu’être humains (à ce point-là, oui).

 

Pour aller plus loin : Table ronde aux utopiales 2017 sur les « personnages non blancs » dans la science fiction. 

8 réflexions sur “La diversité en fantasy : les personnages (1)

  1. Ah, l’argumentaire de l’historien professionnel ! Sinon, puis-je travailler mon monde IMAGINAIRE sans qu’on vienne me parler de ce sacro-saint Moyen-Âge à chaque mot que j’emploie ? Curieux que pour des auteurs d’imaginaire, certains ne puissent pas envisager qu’un univers, bien que semblable, ait pu évolué différemment du nôtre sur certains points. Que dans ce dit univers, on ne se massacre pas pour une histoire de couleur, les malades sont traités avec bienveillance, les femmes ont autant de droits que les hommes et on considère qu’il existe plus de deux genres. Tout ça parce qu’il y a un château à la page 5 (on notera que dans un space opera, un peuple alien ayant un système féodal semblable à celui qu’on rabâche n’a pas besoin de se poser toutes ces questions). L’argument historique comme vérité absolue me semble être un manque d’ouverture d’esprit sur l’ensemble des possibles, autant que celui qui dirait, dans ce cas il faut absolument tout « inventer » (sous-entendu, de quel droit tu te permets d’avoir un château dans ton histoire si elle est imaginaire ?). Tant que l’univers construit par l’auteur est cohérent…

    Sinon, tu as raison de rappeler que la fantasy manque souvent de diversité et que chacun devrait pouvoir avoir plusieurs protagonistes d’œuvres majeures auxquels s’identifier, quelles que soient ses caractéristiques physiques, mentales ou sexuelles. Zut, vive les griffons sans plumes, les chimères anémiques, les vouivres asthmatiques, les sirènes asexuées et les moutons-garous ! Vive la diversité sous toutes ses formes ! 😉

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  2. C’est tout à fait ça… En plus, il arrive souvent que les personnes qui râlent sur le manque d’originalité en fantasy soient les premières à freiner des quatre fers…

    Et je suis d’accord avec toi, le manque de diversité joue aussi sur les bestiaires (puis pareil, dès qu’on essaie de faire original… « Mais tu peux pas appeler ça un chat, ça n’a pas de plumes, les chats ! ». Certes. Et les lézards, ça vole pas, mais bon… ). Marre de toujours voir les mêmes bestioles ! Un dragon enrhumé, ça pourrait être drôle, non ? 😉

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  3. Ah, ça… Tu pourrais faire un autre article à ce sujet. ^^

    Oui, la diversité, par extension, s’applique aussi aux autres créatures de fantasy. Certes, certains diront que leurs elfes ne sont pas comme ceux de Tolkien, mais ce n’est pas la question. La question est : existe-t-il de la diversité dans ce peuple ? Ou bien sont-ils tous identiques, à savoir le canon type de ce peuple (genre, sont-ils tous bleus, bi, télépathes…) ? Comment sont acceptés les autres, ceux qui ne possèdent pas ces caractéristiques ? Sont-ils chassés, et dans ce cas on revient à ce qui se fait chez l’être humain ? Sont-ils bien intégrés, et alors on se demande pourquoi on n’en voit pas un seul de toute l’histoire ? Sont-ils considérés différemment (par exemple, un individu avec un trouble mental est-il vu comme le messager des dieux) ? Dès lors que l’on donne une conscience « humanisée » à une créature, je pense que l’on peut se poser les mêmes questions que pour l’être humain.

    Oui, le dragon enrhumé pourrait être intéressant à suivre. ^^

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  4. Oui, il y aurait tellement de choses à écrire là-dessus ! (d’ailleurs, je m’aperçois que je l’ai fait inconsciemment pour mes elfes et les sorciers. Et puis les alirons ne voient pas d’un très bon oeil les handicaps physiques et les marques de faiblesses… ). J’aime bien ton idée de trouble mental => messager des dieux, je pense qu’il doit y avoir des trucs intéressants à écrire sur le sujet.

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