Des anachronismes dans l’imaginaire ?

J’ai toujours été fascinée par l’imaginaire, et plus particulièrement la fantasy. De tous les genres, je pense que c’est celui qui offre le plus de libertés à l’auteur. La fantasy n’est a priori limitée que par une seule chose : l’imagination :

  • l’imagination de l’auteur, qui va devoir édicter un certain nombre de règles pour que son univers soit vraisemblable, cohérent et intéressant.
  • l’imagination du lecteur, qui va devoir mettre son incrédulité au placard et accepter les règles de cet univers (ce qui suppose que l’auteur ait été convainquant, évidemment, et le lecteur réceptif).

Alors, c’est vrai, j’ai déjà plus ou moins abordé le sujet à deux reprises, ici et, mais c’est vraiment un point qui me semble essentiel pour que le genre puisse se renouveler et rester intéressant. Dans cet article, on va faire un point sur les anachronismes en fantasy, un type particulier d’incohérences.

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Kight and dragon, by wetcan vas

Définition

Un anachronisme (du grec, ana : en arrière, khronos : le temps) dans une œuvre artistique, littéraire ou historique est une erreur de chronologie qui consiste à y placer un concept ou un objet qui n’existait pas encore à l’époque illustrée par l’œuvre.

On a donc une notion importante : la temporalité, qui n’a de sens que dans un référentiel spécifique.

Des anachronismes en fantasy ?

En fantasy, il n’y a à mon sens que trois formes possibles d’anachronismes dans la fantasy.

  • Dans les romans de fantasy historiques, dont le cadre correspond à une époque et un lieu de notre monde, avec des éléments de fantasy.
  • Les anachronismes internes. Par exemple, dans votre univers de fantasy (appelons-le Fantasya, pour l’exemple), les montres ont été inventées en l’an 1542 du III âge. Or, dans un flashback, on voit un des personnages consulter sa montre… en 1168 du III âge. Dans ce cas là, il s’agit bel et bien d’une incohérence, et plus précisément d’un anachronisme.
  • Les anachronismes internes liés à des termes particuliers. Par exemple, dans l’univers de Fantasya, on n’a pas encore inventé les automates. Il sera donc étonnant que le narrateur interne utilise l’expression « automatiquement » qui en est dérivé. De même, si à Fantasya les pandas constituent une espèce qui n’a pas encore été découverte, il sera malvenu de comparer l’une de vos bestioles à un panda.

Et c’est tout (je vous rappelle quand même qu’il s’agit de mon avis personnel, vous n’avez peut-être pas le même avis sur le sujet. Mais je vais quand même étayer).

Explication par les exemples

  • Les vêtements

Imaginons que l’époque où se déroule l’histoire que nous voulons raconter, à Fantasya, soit inspiré de notre époque médiévale. Or, au lieu de robes typiques du Moyen Age, l’auteur préfère utiliser des robes de le Renaissance (parce qu’il trouve ça plus joli, par exemple).

On sera tenté de dire « c’est un anachronisme, ces robes là n’étaient pas portées au Moyen-Age ». Dans notre Moyen-Age, en effet. Mais Fantasya est un univers imaginaire, dont les différents peuples et sociétés ont pu évoluer différemment des nôtres, leurs savoirs-faire, leurs connaissances, leurs idées également. A partir du moment où c’est cohérent/logique/explicable dans cet univers (possibilités de matériaux, techniques etc…), alors où est l’incohérence ?

  • Les objets, les technologies, la médecine

Cela suit la même logique que précédemment. A partir du moment où Fantasya à une histoire et un passé qui lui est propre, malgré quelques ressemblances avec notre univers à nous, rien n’empêche les habitants d’avoir créé certains objets avant nous, ou d’avoir acquis des connaissances avant nous.

Par exemple, à une certaine époque de notre histoire, l’obscurantisme religieux a freiné la progression de la médecine. Et si cela n’avait pas eu lieu à Fantasya ? Si les expérimentations, les autopsies, avaient toujours été encouragées ? A partir de là, on peut supposer qu’à une époque similaire, Fantasya soit plus avancée que la Terre.

  • Le vocabulaire

Je n’ai pas d’exemple précis en tête, mais ouvrez n’importe quel livre de fantasy et vous trouverez pas mal de termes plutôt contemporains. Là, encore, on pourrait être tenté de parler d’anachronisme. Sauf que. A partir de là, on pourrait se demander : les romans sont écrits en français, en anglais, en espagnol, en allemand, en-ce-que-vous-voulez. Sauf que sur le principe, ce n’est pas cohérent, puisque ces pays-là (et donc ces langues), n’existent pas (encore) à Fantasya ! Alors, on fait quoi ? On raconte tout dans une langue imaginaire et on met la traduction en note de bas de page ? Je pense que ce serait vite casse-pied.

Du coup, à partir du moment où l’on considère que le livre n’est qu’une traduction devant permettre aux lecteurs de notre monde de l’apprécier, eh bien la question ne se pose plus.

Si vous voyez d’autres exemples, n’hésitez pas à les proposer en commentaires.

*

La fantasy est par définition le genre des possibles. Je vois souvent sur internet des lecteurs (voire des auteurs) qui se plaignent que la fantasy, c’est toujours pareil, qu’elle ne sait pas se renouveler, que c’est bourré de cliché (bon, moi j’arrive toujours à trouver des pépites et ma PAL ne cesse d’augmenter plutôt que de se réduire, mais je peux comprendre).

Alors, évidemment, cela ne signifie pas que l’ont peut faire n’importe quoi. Le respect de la cohérence interne est primordial, mais il faut se détacher de notre univers réel.

En fait, j’ai l’impression que certains auteurs restent enfermés dans un cadre, au lieu d’exploiter le potentiel que permet l’imaginaire. Je crois sincèrement que le genre n’est pas près de s’éteindre, qu’il y a de nombreux univers extraordinaires qui n’ont pas encore été explorés. Mais pour cela, je pense que les auteurs de fantasy vont devoir s’émanciper de ces cadres, de ces idées toutes faites qui contraignent l’imagination.

En résumé, l’auteur ne devrait pas se dire d’emblée « ça ne s’est pas passé comme ça dans notre monde, donc je ne peux pas le faire ». Par contre, l’auteur doit quand même s’assurer que ses changements, sa vision, permettent au lecteur d’y croire, via la cohérence, la logique. La théorie et la pratique.

6 réflexions sur “Des anachronismes dans l’imaginaire ?

  1. Je ne t’étonnerai pas en disant que je suis d’accord avec toi. 😉
    Les réflexions sur les anachronismes en fantasy m’ennuient. Le vrai terme, comme tu le soulignes, est pour moi « l’incohérence interne ». Si je considère que mon monde a une base « moyenâgeuse », mais que tel peuple sait fabriquer des mécanismes à ressort utilisable dans une montre, je ne vois pas pourquoi ce serait anachronique (au passage, les mécanismes à remonter pour donner l’heure existaient au Moyen-Age, en très gros certes, mais ils existaient). Et je ne vois pas pourquoi non plus il faudrait que mon monde prenne la route de la période industrielle.
    Peut-être que mon peuple n’a pas envie d’employer ses connaissances en mécanique pour créer des machines afin de remplacer la main d’oeuvre ? Peut-être que le gouvernement en place n’autorise cette compétence que pour certains aspects de la vie, que cette compétence complète la magie qu’en cas de dernier recours ? Peut-être la mécanique est vue justement comme une forme de maîtrise mystique et qu’elle doit être considérée avec précaution ? Peut-être tout simplement ne répond-elle à aucun besoin, mais qu’elle amuse juste quelques inventeurs ? Dire que c’est impossible, car ça ne s’est pas passé comme cela dans notre Histoire, c’est avoir une vision restrictive des possibilités.
    Aucun peuple sur Terre (pourtant tous humains) n’a la même vision de la société idéale, notre façon de pensée actuelle est différente d’alors et différente de demain. Alors pourquoi avoir l’exacte copie de ce que nous avons vécu dans un monde pourtant différent ? L’Histoire s’est façonnée sur des découvertes, des batailles, des décisions, des oublis, des catastrophes naturelles, des épidémies, des croyances… tant de variables qui auraient pu voir notre propre monde évoluer différemment.
    Si l’histoire propre de l’univers inventé est cohérente et sérieuse, il n’y a pas d’anachronisme. L’important, c’est de savoir comment l’auteur traite tous les aspects exploités dans son histoire. Sans explication, on peut se poser des questions sur l’étendue de sa réflexion. Mais c’est la même chose pour l’existence de dragons cracheurs de feu qui ne modèlent pas l’écosystème dans lequel ils vivent (et pourtant, là, on ne se pose pas autant de question).

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  2. Salut Symphonie

    (Oui, oui, on se connait 🙂 )

    Sympa ton blog ! Sur le point que tu soulèves dans ce billet, je ne pense pas être tout à fait d’accord. Ou plutôt, je pense avoir une lecture plus extensive que toi de la notion de cohérence interne.

    Je ne signe pas de chèque en blanc en matière de suspension de l’incrédulité (peut être une caractéristique du fan de SF). L’exemple donné par Elenya plus haut est caractéristique : peut être que la technologie avancées des mécanismes développée dans ton Monde permet de faire des montres, mais n’est pas utilisée à autre chose. Peut être. Mais en tant que lecteur, j’ai le droit de noter le détail, de le trouver curieux, et d’attendre une explication. Si une explication m’est donnée, et qu’elle repose sur de la technique ou du social, j’ai le droit de trouver l’explication foireuse. Et si, si, on a le droit de se poser des questions sur l’écosystéme avec les dragons.

    Il y a des circonstances dans lesquelles je vais choisir de m’en foutre, et c’est assez compliqué à déterminer. Un point essentiel me semble être ce sur quoi l’auteur insiste. A ce titre, une explication à la noix est pire qu’un escamotage pour les besoins de l’intrigue, on l’on peut arriver à un consensus entre l’auteur et le lecteur que ce point là n’est pas si grave. Une partie tient sans doute aussi au standard du genre comme le souligne Elenya. On est plus tatillon sur l’histoire que sur la biologie des monstres… parce que les habitudes sont prises comme ça en fantasy.

    Je me souviens d’un exemple récent (la trilogie de la première loi d’Abercrombie), où l’auteur m’a prodigieusement agacé en donnant l’impression de ne pas avoir la moindre idée des effets culturels de l’éloignement de deux cultures. Il y a deux continents, séparé par une mer, un empire sur l’ile du sud avec une colonie dans l’ile du Nord entourée de « vikings »… Les impériaux du Sud sont capables à la fois d’être tous ignorants, jusqu’au dernier, des us et coutumes de leurs voisins du Nord, tout en ayant une colonie là-bas et de traverser cette mer comme on prend le métro pour les besoins de l’intrigue. Pour moi, là, non : ce n’est pas juste l’auteur fait ses choix, ces choses ont une logique. Soit la mer est infranchissable, soit elle est régulièrement franchie, et les idées et la connaissance traversent, même déformées. Et pas moyen de passer à côté: cette question des relations entre les deux îles est absolument centrale à l’intrigue… et je ne la trouve pas crédible. Ça, et le fait que la psychologie des persos me semblait tellement peu médiévale, sans être « autre », que je m’attendais à chaque page à en voir certains sortir un chewing gum et se mettre à le mâcher.

    Au final on se retrouve, il ne s’agit pas tant d’une histoire d’anachronisme que de logique… sauf que l’histoire telle qu’elle s’est déroulée est une prodigieuse leçon de choses vues. Tout l’équilibre est de savoir comment s’en écarter, sans insulter la logique à laquelle elle est soumise. Pour reprendre l’exemple donné plus haut : j’ai du mal à accepter que l’auteur ignore aussi splendidement ce que l’on sait de l’histoire des échanges entre les peuples, même éloignés, à l’ère du transport à voile ou des caravanes.

    Complètement d’accord avec toi sur le vocabulaire, par contre. Je suis mal à l’aise avec cette idée de loger des mots archaïques pour faire « authentique ». Je trouve que ça fait vite toc, parce que si on va au bout de la logique, on écrit comme Rabelais, ou pire, et bizarrement personne n’a l’air tenté d’essayer d’aller au bout de l’idée…

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    • Coucou Vivien, bienvenue au milieu des chats et des bouquins^^ 🙂
      En fait, je crois au contraire que nous sommes d’accord^^ Dans cet article, je parle uniquement du cas particulier des Anachronismes (donc des incohérences liées à une temporalité dans un référentiel donné), et pas de la cohérence interne au sens large (j’en parlerai peut-être un jour, mais le sujet est super vaste !^^).
      Et puis, je suis d’accord avec toi sur la différence Fantasy/SF à ce niveau, je pense que c’est beaucoup plus compliqué que ça en SF.

      Et je suis d’accord pour le reste, et c’est la différence entre théorie et pratique.
      En théorie, ce n’est pas un anachronisme qu’il y ait des montres à Fantasya. MAIS ça peut le devenir si ce n’est pas logique dans cet univers (par exemple, si le monde est encore à l’âge de pierre, ou si les habitants n’ont pas encore découvert la roue). Mais il y a pour moi une nuance.
      Ce n’est pas parce que ça ne correspond pas à notre réalité, que c’est un anachronisme. C’est parce que l’auteur n’a pas respecté la temporalité de son univers. En théorie, rien ne s’oppose à ce que l’auteur fasse intervenir une technologie qui n’existait pas dans notre monde à une époque « ressemblante ». En pratique, en revanche… Seul le talent de l’auteur, ses recherches, ses connaissances, pourront éviter que ça devienne une incohérence interne, justement (et plus précisemment un anachronisme dans cet exemple).

      Sinon, pour ton exemple de la Première Loi, j’avoue ne pas accrocher avec cet auteur. ça fait 6 mois que je suis bloquée sur le 3eme tome de la Mer Eclatée, et je n’ai lu que le 1er tome de la Première Loi. (Pour répondre à ton exemple, c’est le même principe. En théorie, l’auteur n’est pas obligé de se calquer sur notre monde pour décrire les relations entre ces deux Peuples. MAIS, il doit respecter une certaine logique afin que ces relations restent vraisemblables et cohérentes (par contre, pour cet exemple que tu cites, ce n’est pas un problème d’anachronisme, c’est un pur problème de cohérence).

      L’idée de cet article, c’est de montrer que c’est possible, que l’auteur ne doit pas se dire d’emblée « ça ne s’est pas passé comme ça dans notre monde, donc je ne peux pas le faire ». Par contre, l’auteur doit quand même s’assurer que ses changements, sa vision, permettent au lecteur d’y croire, via la cohérence et la logique. La théorie et la pratique.

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      • (Salut Vivien 🙂 )

        Je n’ai rien de plus à dire. Je pense effectivement qu’il s’agit d’un problème de compréhension, plus que d’une divergence de point de vue. Il me semble, au final, que nous sommes tous d’accord sur la problématique de la cohérence interne et sur l’importance des explications rationnelles (dans le cadre de l’univers décrit). 😉

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  3. Pingback: Conception d’un univers : inspiration, imagination, connaissances | L'Imaginaerum de Symphonie

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