Tome 1 – Prologue : Providence (Version du 28/07/21)

A la base, ce prologue était une nouvelle destinée à un appel à textes. Elle racontait la même scène, mais du point de vue d’Ailuran. Or, je me suis dit en la retravaillant qu’elle pourrait convenir comme prologue pour le premier tome, d’autant qu’il n’y a pas vraiment d’action dans le premier chapitre. Je ne pouvais toutefois pas la garder telle quelle, puisque le point de vue d’Ailuran dévoilait beaucoup trop de choses sur l’intrigue. Bonne lecture ! 😀 

TW : morts violentes, flammes

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Dragon’s sunset, by Dreamous

Prologue

Providence

— Liésa ! T’es pas encore prête ? Je veux pas rater la fête à cause de toi !

Liésa tira la langue à son frère adossé au chambranle, avant de pivoter gracieusement face au miroir en pied. Une merveille, au cadre doré serti de minuscules sequins brillants. Les créations des maîtres-orfèvres de Kern s’arrachaient à prix d’or jusque dans les plus grandes cités de l’Atlan Ides. Celle-ci, toutefois, n’était pas enchantée. Personne n’avait envie que son miroir se déplace tout seul au milieu de la nuit.

La sorcière de treize ans trépignait de commencer enfin son apprentissage, mais certainement pas dans l’orfèvrerie. Rêvant de devenir une invocatrice aussi puissante que sa mère, elle devrait donc quitter sa famille l’heure venue pour entreprendre son propre voyage autour du monde. Quand elle reviendrait à la maison, Liésa comptait bien la surprendre avec ses nouveaux Esprits.

Malheureusement, les maîtres prenaient rarement leurs disciples si jeunes. Elle enviait souvent son frère, qui apprenait l’alchimie depuis déjà deux ans, pourtant ce jour-là, elle était contente de ne pas avoir été encore choisie.

Une Sentinelle à Kern ! Un tel honneur ne survenait qu’une fois dans toute une vie ! Elle gloussa en imaginant la réaction de leur mère quand elle reviendrait de son expédition la semaine suivante. Leur invité se serait volatilisé depuis longtemps.

Beaucoup de sorciers les considéraient avec méfiance, voire hostilité, mais Liésa ne ressentait qu’émerveillement. Les Sentinelles, ces créatures immortelles, invincibles, qui consacraient leur vie à protéger les plus faibles de ce monde.

Et aujourd’hui, elle allait en rencontrer une !

Liésa avait revêtu sa plus belle robe pour cette soirée, ce qui n’empêchait pas son reflet de lui renvoyer une moue sceptique. Ce rouge n’était-il pas trop flamboyant ? Ces volants trop vulgaires ? Et puis elle était trop maigre, le tissu ne tombait pas comme il fallait !

Dehors, le ciel commençait à se voiler. Liésa claqua la langue, agacée par le manque de luminosité. Elle appela trois lucioles qui se mirent à danser en cercle autour d’elle. Les minuscules créatures flamboyantes l’emplissaient de fierté et elle avait hâte d’en susciter de meilleures. En théorie, la pratique des invocations n’était pas autorisée en dehors d’un apprentissage, mais les adultes fermaient les yeux quand il s’agissait d’Esprits aussi insignifiants.

Liésa s’approcha au plus près du miroir, inclinant la tête afin que la lumière l’éclaire sous différents angles. Dommage que ses facultés ne lui permettent pas de s’embellir… Mais il y avait peut-être un autre moyen.

— Tu crois que maman me laisserait emprunter ses poudres ? Je sais que d’habitude, elle…

— Liésa ! aboya Aloïs.

— Quoi ?

Elle chassa ses lucioles d’un geste de la main et soupira devant l’allure négligée de son frère. Son aîné de quatre ans n’avait pas jugé utile de consacrer le moindre effort à son apparence. Ses cheveux blonds, plus foncés que les siens, s’éparpillaient dans tous les sens, emmêlés et recouverts d’une poudre blanche qui ressemblait à de la craie. Pire encore, il portait toujours sa tenue de travail, avec son tablier grêlé de brûlures et de trous rongés par l’acide, ainsi que sa besace élimée remplie de substances corrosives et toxiques. Liésa n’aurait pas été étonnée qu’elle contienne un ou deux poisons.

— Écoute, reprit Aloïs avec une feinte patience, Papa est déjà là-bas. Si tu n’es pas prête dans cinq minutes, je pars sans toi. C’est peut-être la première et dernière fois de notre vie que…

— Justement ! explosa Liésa, tout en relevant sa crinière en une épaisse queue de cheval. Il paraît que les Sentinelles n’apprécient pas trop les sorciers, c’est encore plus important de leur faire une bonne impression !

Aloïs soupira avant de prendre sa sœur dans ses bras. Liésa le repoussa, énervée.

— Qu’est-ce que tu espères, au juste, à t’accoutrer comme ça ? Tu crois vraiment qu’ils s’intéressent aux vêtements qu’on porte ? Je te parie qu’il va juste nous ignorer, ou bien nous regarder d’un air…

— Je suis sûre que tu te trompes ! se récria Liésa, les poings serrés sur ses cheveux. Ils protègent le monde, alors ils sont forcément sages et bienveillants !

Son frère haussa les épaules.

— Et en admettant que tu aies raison ? C’est un roi, quand même !

Liésa hoqueta de surprise. Ses mèches blondes retombèrent en vagues le long de son dos.

— Un roi ? Tu dis n’importe quoi !

Un sourire rusé s’épanouit sur le visage d’Aloïs.

— J’ai entendu l’éclaireuse en informer le conseil. La Sentinelle qui a sauvé le village n’est nul autre que le roi Ailuran en personne ! Qu’est-ce que tu dis de ça ? Il serait même venu avec ses trois enfants. Tu imagines, s’ils partaient pendant que tu es encore en train de te farder les paupières ?

Elle se plaça de nouveau face au miroir pour reprendre son inspection, les lèvres pincées. Elle devait bien l’admettre, son frère n’avait pas tout à fait tort. Les Sentinelles préféraient la discrétion et leur invité risquait de s’envoler à tout instant.

— Tu crois qu’il ressemble à quoi ? lâcha-t-elle, recouvrant le miroir d’un drap pour se soustraire à la tentation.

— Le seigneur Ailuran ? À un dragon.

Sans réfléchir, elle frappa Aloïs à l’épaule. Comment osait-il insulter leur sauveur ? Sans lui, les elfes auraient massacré les habitants de Kern jusqu’au dernier ! Son intervention providentielle tenait du miracle.

— Non, mais ça va pas ?

— Tu es vraiment odieux, des fois ! cracha-t-elle entre ses dents. Les Sentinelles ne servent pas les Ténèbres !

— Et les comparer à des chats, ça revient à quoi ? répliqua Aloïs d’un ton vexé. Il a tué les elfes avec des flammes. Si c’est pas une preuve…

Liésa, à la recherche de son sac, se mit à rire.

— Comme si tu avais vu quoi que ce soit. Tu te terrais au sous-sol avec le reste de ta guilde. Qui a bien pu te raconter de telles bêtises ?

Où avait-elle rangé son cahier et ses crayons ? Elle comptait esquisser quelques croquis du roi et de sa famille pour les montrer à sa mère.

— C’est Nat…

— Des loups ! s’écria-t-elle, triomphante, son matériel à la main. Ils doivent ressembler à des loups. De toute façon, on va pouvoir en juger par nous-mêmes. Je te parie un mois de corvées.

— Vendu !

Aloïs attrapa sa sœur par le bras et ils sortirent enfin de la maison, sous la lumière déclinante de cette soirée estivale. La clameur des rires, des tambours et des flûtes lui blessait presque les oreilles. Elle souriait néanmoins à s’en faire mal aux joues.

— Observe bien ce spectacle, cria-t-il pour couvrir la musique, le regard tourné vers le ciel. Tu sais ce qu’on raconte, à propos d’Abréline, la reine des Sentinelles ?

Liésa hocha la tête en silence, subjuguée.

— Une beauté sans pareille, aux yeux de la couleur du crépuscule, d’un orange flamboyant mêlé d’or et de pourpre. Tous ceux qui l’ont rencontrée ne peuvent plus contempler un coucher de soleil sans pleurer à son souvenir. J’aimerais beaucoup la rencontrer aussi.

Son frère se tut et jura à voix basse. Une foule compacte bloquait les rues, la population de Kern grossie par tous les étrangers espérant entrevoir la Sentinelle, rendant difficile l’accès à la place centrale. Liésa commençait à regretter le temps passé devant son miroir.

— Ne t’inquiète pas, j’ai une idée.

Aloïs n’était pas un invocateur très doué, il n’en suscita pas moins un minuscule Esprit informe de la taille d’une souris. Liésa fronça le nez, l’estomac soulevé par la puanteur. Si les Esprits mineurs n’existaient que pour accomplir les tâches assignées par les Archesprits, elle se demandait à quoi servait celui-ci. Elle considéra son aîné avec mépris. Au moins, elle, elle avait une volonté suffisamment forte pour que ses lucioles apparaissent bien formées. La chose ne recevait pas assez d’énergie de la part de son maître pour évoquer un quelconque animal.

— Tu n’es pas sérieux ?

— L’odeur disparaîtra dès que je vais le révoquer. On ne saura même pas que c’est nous.

— J’espère bien, je ne veux pas qu’on se moque de moi parce que mon frère n’est pas capable de donner une forme à un Esprit aussi faible.

Étrangement, le plan d’Aloïs se déroula sans accroc. Les sorciers s’écartaient inconsciemment de l’Esprit quand il se faufilait entre leurs pieds, et les deux adolescents en profitèrent pour progresser jusqu’à la place centrale.

— Où est Papa ?

Aloïs fit un geste vague en direction de la foule.

— Quelque part là-dedans. Si tu n’avais pas autant traîné, on aurait pu essayer de le retrouver, mais…

— C’est bon, laisse tomber !

Liésa sautillait régulièrement pour tenter d’apercevoir la Sentinelle, mais elle ne releva aucune trace de chat géant, de loup, ni même de dragon. Et si le roi avait déjà quitté Kern ? Oh ! Aloïs avait raison. Elle s’en voulait tellement !

Une fois parvenus à destination, la place proprement dite se révéla curieusement vide, alors qu’ils avaient pensé y trouver l’épicentre des festivités. Les gens formaient un large cercle autour de la fontaine d’Eweylar, gardant leurs distances, et observaient avec stupeur l’étrange trio qui s’était approprié l’édifice sacré.

Une adolescente à l’épaisse crinière écarlate trônait au sommet de la statue, les jambes de part et d’autre du cou du Cygne de l’eau, se servant des ailes déployées comme d’un siège. Elle foudroyait l’assemblée d’un regard furibond. Le ruban doré dans ses cheveux ne suffisait pas à lui donner l’air aimable, il paraissait même complètement incongru.

Pire encore, un garçonnet et son animal de compagnie pataugeaient joyeusement dans le bassin destiné aux offrandes. La créature foncée était probablement une sorte de chiot, mais Liésa se révéla incapable d’en identifier la race.

Elle ne reconnaissait pas non plus les deux profanes bipèdes. Avec les allées et venues de la journée, ce n’était pas très étonnant. Où étaient leurs parents ? Ne leur avaient-ils donc rien appris ? La fontaine sacrée n’était pas un terrain de jeu !

Liésa jeta un coup d’œil inquiet à son frère. Malgré son inclinaison pour l’alchimie et ses faibles talents d’invocateur, Aloïs estimait que respecter les Archesprits constituait l’un des premiers devoirs des sorciers.

— Non, mais vous vous croyez où ? éclata-t-il en se dirigeant vers eux d’une démarche résolue. Et vous tous, pourquoi ne réagissez-vous pas au lieu de regarder comme des abrutis ?

Certains sorciers chuchotèrent entre eux, mais aucun n’esquissa le moindre geste pour appuyer leur jeune concitoyen. Insensible aux exclamations furieuses de la fille aux cheveux rouges, Aloïs attrapa le chiot sans ménagement et l’extirpa du bassin.

Interloqué, il faillit le lâcher.

Liésa, bouche bée, comprenait sans peine son étonnement. Des plumes bleu nuit recouvraient tout le corps de l’animal et deux petites ailes battaient sur son dos.

Il se mit alors à feuler à la façon d’un chat, oreilles aplaties vers l’arrière. L’alchimiste ignora ses vitupérations plus adorables qu’intimidantes et revint auprès de sa sœur, un large sourire aux lèvres.

 — Tu te rends compte ? lâcha-t-il, l’air béat. C’est un bébé Sentinelle !

Liésa cilla plusieurs fois, incapable de comprendre les mots de son frère. Cette petite chose, l’une des terribles Sentinelles protectrices de Firtéméäs ? Hébétée, elle scruta les réactions de la foule. La majeure partie attendait que le sol les engloutisse en châtiment, les autres observaient avec envie. Voilà pourquoi ils s’étaient massés autour de la fontaine avant leur arrivée. Ils avaient déjà compris ce qu’ils avaient tant tardé à saisir.

Ses pensées durent transparaître sur son visage, car il se mit à rire.

— Idiote ! Tu te rappelles, je t’ai parlé des enfants du seigneur Ailuran, ce doit être l’un d’entre eux. Touche ses plumes, on prétend que ça porte bonheur.

— Ce n’est pas très poli, que va en dire le roi ?

— Eh bien, Sa Majesté n’est pas là pour le moment, et aucun de ces pleutres ne prendra le risque de lui adresser la parole. Tous tes amis seront verts de jalousie quand tu vas leur raconter ! Profites-en pour sortir ton carnet, une telle opportunité ne se présentera pas deux fois ! Attention, juste un bref effleurement pour la chance.

Liésa sourit en retour et approcha timidement sa main vers la créature.

— Hé ! La gardez pas que pour vous !

Quelqu’un bouscula Liésa et, quand elle releva la tête, Aloïs ne portait plus la Sentinelle. Un garçon du même âge que son frère la retenait à présent, étirant ses ailes pour en estimer l’envergure, tandis que deux de ses amis caressaient les plumes partout où ils pouvaient l’atteindre. Liésa sentit la colère lui brûler les joues, mais l’apprenti orfèvre était intouchable de par son statut.

Comme en attestaient ses cheveux noirs et la forme de ses yeux, Natshiro n’était pas né à Kern. Sa mère avait rapidement prouvé sa valeur et mérité sa place en tête du conseil, respectée de tous, ce qui avait attisé l’arrogance du jeune sorcier. Difficile toutefois de rester insensible aux cris terrifiés de la petite Sentinelle, aussi Liésa ne put-elle se retenir davantage :

— Tu lui fais mal, avec tes grosses pattes ! Fous-lui la paix !

Natshiro lui adressa un regard méprisant avant de revenir à son occupation.

— Je ne lui fais pas mal, je l’étudie. Et puis, Aloïs l’a dit lui-même, ça…

— Je vous conseille vivement de la laisser tranquille, déclara une voix féminine, aussi tranchante qu’une lame.

Les adolescents se tournèrent d’un même ensemble face la fontaine. Le garçon s’était réfugié derrière la statue, mais la jeune fille aux cheveux carmin se dressait désormais à moins d’un mètre. Personne ne l’avait entendue descendre de son piédestal et s’approcher du groupe.

Natshiro allait répliquer quand le visage de la fille se fendit d’un sourire, découvrant des crocs aiguisés semblables à ceux d’un fauve. Elle ôta le ruban dans ses cheveux, et deux oreilles animales pointèrent au sommet de son crâne.

Liésa se sentit alors bousculée de tous les côtés, si bien qu’elle perdit son précieux carnet à dessins. Seule la réaction instinctive de son frère l’empêcha de tomber par terre. Tous deux se retrouvèrent isolés avec l’orfèvre, dont les amis avaient profité du chaos pour s’enfuir, la petite Sentinelle toujours dans ses bras.

Le calme s’abattit sur la place, lourd et oppressant. Le cercle de spectateurs s’était encore élargi. Ils patientaient, suffisamment loin pour ne pas être associés à leur crime, suffisamment près pour ne rien manquer à leur punition. Les adolescents étaient seuls.   

Bientôt, un nouveau mouvement agita les sorciers. Un étranger se dirigeait vers eux d’un pas tranquille, le visage grave. Ses cheveux d’un gris métallique reflétaient les braseros, ses yeux bruns se fendaient d’une pupille verticale, élargie par la lumière déclinante. Ses oreilles pointues tournaient en tous sens, du même bleu que le bébé dans les bras de Natshiro. Elle savait les Sentinelles métamorphes, mais n’avait jamais réellement saisi ce que cela impliquait. Jusqu’à cet instant.

— Que se passe-t-il ? s’enquit Ailuran.

Il remarqua son enfant captif et ses pupilles s’affinèrent jusqu’à presque disparaître. L’adolescente aux cheveux écarlate s’apprêta à parler, mais le roi l’arrêta d’un geste.

— Ialine, tais-toi. Je veux entendre ce qu’ils ont à dire.

Liésa jeta un coup d’œil anxieux vers la dénommée Ialine, une sueur glacée ruisselant le long de son dos. Celle-ci ne se souciait même plus d’eux. Elle dévisageait son père d’un air pensif, voire inquiet, ses oreilles plaquées sur son crâne. À bien y réfléchir, la voix de la Sentinelle semblait curieusement éraillée, ses muscles crispés. Leur en voulait-il au point de devoir lutter contre sa propre rage pour ne pas les réduire en cendres ?

— Nous ne cherchions pas à mal, je vous le promets ! se lança Aloïs. C’est juste… Il paraît que ça porte bonheur de toucher les plumes d’une Sentinelle, alors… Nous n’avons pas pensé…

— Alors vous n’avez rien trouvé de mieux qu’ennuyer un nourrisson ?

— Nous sommes vraiment désolés…

— Silence ! rugit-il.

Il s’approcha d’eux et les jeunes sorciers se serrèrent instinctivement les uns contre les autres.

Liésa tremblait. On n’avait pas retrouvé un seul elfe en entier après que le roi se soit occupé d’eux. Il n’allait tout de même pas les châtier pour si peu ? Il comptait juste leur faire peur, n’est-ce pas ?

Soudain, Ailuran chancela sur ses jambes et il ferma les paupières, le visage tiré et blême. Un grondement de bête enragée emplissait l’air.

Quand il les rouvrit, ses yeux brûlaient d’un feu argenté.

Des sorciers entreprirent de se frayer un chemin dans la foule à coups de coudes ou d’Esprits, cherchant à s’éloigner de la place. Liésa attrapa la manche de son frère.

— Arrête ça ! tonna Ailuran, les paralysant d’effroi.

Natshiro, tremblant de tous ses membres, saisit son courage à deux mains et tituba vers lui. Il tendit les bras et lui présenta la petite créature qui se tortilla de plus belle entre ses doigts. Elle glapissait et s’efforçait de fuir son propre père.

— Je suis le fils de l’éclaireuse, mon Seigneur. J’implore votre pardon ! Croyez-moi, en aucun cas nous ne voulions…

D’un geste vif, Ailuran enfonça ses griffes dans le torse de Natshiro.

L’apprenti orfèvre hoqueta, le visage déformé par la douleur, tandis qu’un filet de sang glissait sur son menton. Le dos de sa chemise se teintait lentement de rouge.

Un hurlement s’échappa de la gorge de Liésa et elle porta les mains à ses lèvres pour l’étouffer. Les larmes coulaient sans retenue sur ses joues, le goût amer de la bile afflua sur sa langue. Le corps glissa à terre et la petite Sentinelle en profita pour s’enfuir.

— Qu’est-ce que tu as fait ? gronda Ailuran.

Aloïs attrapa la main de sa sœur et tenta de les éloigner. La foule compacte les empêchait de fuir, les sorciers proches de la place coincés par ceux qui ne voyaient rien du drame et poussaient donc dans l’autre sens. Des Esprits voletaient au-dessus des têtes, envoyés comme informateurs par leurs propriétaires.

Pendant qu’Aloïs essayait de forcer ce mur vivant, Liésa se tourna vers la fontaine.

Un monstre aux plumes grises et aux oreilles bleues, de la taille d’un cheval, se dressait à la place d’Ailuran, les pattes souillées de sang. Deux écailles cobalt réunies en pointe alourdissaient sa queue et une paire d’ailes immenses ornaient son dos. Reflet terrifiant de l’adorable créature qu’ils avaient ennuyée dans leur impudence. Et il allait leur faire payer le plus horrible des prix.

Liésa se réfugia dans les bras de son frère, tétanisée, incapable de se rappeler le nom d’un seul de ses familiers. De toute façon, à quoi auraient servi ses pauvres lucioles ? Elle n’avait rien de la grande enchanteresse qu’elle imaginait dans ses rêves… Elle regrettait tellement l’absence de sa mère, la meilleure invocatrice de Kern ! Et son père, est-ce qu’il allait bien ? Ce n’était qu’un simple herboriste ! 

— Oh ! par Eryessel ! jura quelqu’un derrière elle. Il va se faire tuer !

Liésa avisa un jeune garçon âgé de huit ou neuf ans, probablement bercé par toutes sortes de contes sur les Sentinelles depuis sa tendre enfance. Il avait récupéré la dernière-née d’Ailuran, qu’il tenait étroitement contre son torse. Il s’avançait à son tour vers le monstre, déterminé à lui rendre sa fille pour apaiser son incompréhensible fureur.

— Il faut faire quelque chose ! siffla Liésa, secouant le bras d’un Aloïs impuissant.

La Sentinelle contournait le gamin, le ventre au ras du sol. Un grondement sourd ronflait dans sa gorge. Le garçon tremblait, s’efforçant de ne pas bouger.

— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, petite ? lança quelqu’un derrière elle. Les Sentinelles sont immortelles, tout ce que nous pouvons espérer, c’est que ce jeune héros parvienne à l’apaiser…

D’un violent coup de patte, Ailuran projeta l’enfant sur le sol. Celui-ci hurla de douleur, replié sur lui-même. Quatre traînées sanguinolentes lui barraient le dos.

La créature ouvrit les mâchoires, dévoilant le brasier incandescent qui brûlait au fond de sa gorge.

Alors, les flammes jaillirent.

Un énorme chien de cendres se matérialisa au-dessus du garçon. L’Esprit reçut l’attaque de plein fouet, mais il resta campé sur ses pattes pendant que sa peau charbonneuse absorbait l’ire du seigneur des Sentinelles.

 Lorsque les flammes se dissipèrent, le molosse était toujours debout, ses prunelles rougeoyantes plantées dans celles de son ennemi. Ses paupières tombèrent, étouffant la fournaise de ses iris, et les cendres qui constituaient le corps du familier se dispersèrent dans le vent.

Liésa hoqueta, imitée par toute l’assemblée. Aussi puissantes soient-elles, les Sentinelles n’étaient pas supposées pouvoir tuer des Esprits !

Comme s’ils avaient enfin reçu le signal qu’ils attendaient, une douzaine de familiers s’élancèrent à l’assaut. Hérons de feu, salamandres, formes vaporeuses… Que des Veilleurs. Ailuran les anéantirait d’un simple geste sans qu’ils puissent seulement l’approcher. Les lucioles de Liésa n’auraient pas été plus ridicules.

Mais la perspective de la mort n’était pas ce qui l’horrifiait le plus. Les Sentinelles protégeaient le monde et ses habitants, leur bienveillance n’avait d’égale que leur sagesse. Quelques heures auparavant, Ailuran avait interrompu sa chasse pour sauver des elfes un insignifiant village de sorciers. Ce massacre ne rimait à rien, ce n’était rien d’autre qu’un cauchemar ! Et Liésa ne pouvait rien faire à part prier pour qu’il s’achève vite.

Comme pour l’exaucer, une énorme bête apparut sur la place. Un Cerf-printemps dont les gigantesques rameaux se recouvraient de fleurs orange et pourpre, sa longue queue de feuilles émeraude traînant derrière lui avec grâce, parcourue de papillons fantomatiques. La créature invoquée s’avérait si puissante que Liésa distinguait parfaitement les bourgeons dans sa fourrure vert-de-gris. Une Égide, Esprit bien supérieur aux simples Veilleurs.  

Ailuran hurla, et d’un souffle glacé enferma les Esprits dans des cercueils de givre. Le Cerf végétal y échappa d’un bond qui le propulsa de l’autre côté de la fontaine. Des pétales se répandirent sur son sillage et des vignes crevèrent la terre au contact de ses sabots à trois doigts. L’Égide virevolta et chargea.

La Sentinelle saisit l’Esprit à la gorge et le plaqua contre le sol, ses griffes enfoncées dans son encolure. Un sang jaunâtre, semblable à de la sève, s’écoula des plaies.

Une Hamadryade vint au secours de son camarade et s’abattit sur le dos d’Ailuran. Les andouillers du Cerf agonisant s’étirèrent, formant des lianes qui s’enroulèrent autour du cou et des mâchoires de la Sentinelle. Les troncs qui servaient de bras à la géante l’étreignirent tandis que de multiples branches jaillissaient de son corps végétal pour renforcer l’étau. Les deux Égides comptaient étouffer leur sauveur et bourreau.

Liésa lâcha une exclamation soulagée. Elle n’ignorait pas les formidables capacités de régénération des Sentinelles, mais si les Esprits parvenaient à lui faire perdre conscience suffisamment longtemps, ils s’en sortiraient. Elle fuirait le plus loin possible avec son frère et son père pour qu’on ne les associe jamais au village de Kern, et ils rejoindraient leur mère en sécurité, ou qu’elle soit.

— Quel crime avons-nous commis pour inspirer une telle fureur ?

Les sorciers s’écartèrent au passage de l’éclaireuse, magnifique dans ses vêtements d’apparat en soie bleue brodée d’or. D’ordinaire si austère et impassible, la cheffe du conseil pleurait ouvertement la mort de son enfant et la trahison de ses plus profondes convictions.

— Nous avons tout fait pour vous remercier et vous plaire. À quoi bon nous protéger des elfes seulement pour nous abattre à la première contrariété ? On m’a informée du comportement inadmissible de mon fils, et j’en endosse la responsabilité. Tuez-moi si cela doit soulager votre colère, mais je vous implore de cesser votre…

— Vous n’êtes pas en position de vous plaindre, riposta la Sentinelle malgré ses mâchoires toujours bloquées. Oseriez-vous feindre d’ignorer votre crime ? Vous avez rompu vos promesses et l’avez laissée mourir ! Vous auriez vous-mêmes mérité la mort, mérité de subir la même malédiction que vos ancêtres ! Vous avez été épargnés, mais n’abusez pas de notre miséricorde.

De quoi parlait-il ? 

L’éclaireuse cilla, perplexe. De toute évidence, elle non plus ne saisissait pas le sens de sa diatribe.  

— Nous voudrions comprendre, nous vous l’assurons ! Mais nous n’avons pas…

— Vous la cachez parmi vous, j’ai perçu sa présence. Je la trouverai et je la tuerai, quoi qu’il en coûte ! Si quelques sorciers doivent mourir, eh bien, soit.

Les vrilles de l’Hamadryade se rompirent, carbonisées par la chaleur émise par Ailuran. Le Cerf peinait lui aussi de plus en plus à le retenir. Bientôt, la Sentinelle serait libre de continuer son massacre.

De sa main levée, l’éclaireuse appela son Esprit le plus puissant. Un kitsune, ses neuf queues déployées autour de lui telle une corolle cramoisie. Il gonflait sa crinière neigeuse pour en imposer davantage.

Les babines d’Ailuran s’étirèrent en un sourire mauvais.

— Vous pensez-vous réellement capable de me tuer ? Ce renard ne vous sauvera pas, et elle non plus.

— Vous avez juré de nous protéger et vous avez rompu cette promesse. C’est vous qui nous avez trahis, profitant de notre aveuglement et de notre confiance en vous. Je ne suis pas assez puissante pour vous ôter la vie, c’est vrai. Mais qu’il ne soit pas dit que j’aurais abandonné la mienne sans essayer.  

L’éclaireuse retira sa main. Le kitsune banda ses muscles, son pelage opalin se mit à briller et à se colorer de rouge. L’instant d’après, un déluge de flammes dorées s’abattait sur le trio emmêlé.

La Sentinelle matérialisa un bouclier translucide autour de lui, le protégeant lui et les deux Esprits qui le maintenaient tant bien que mal. Or, l’Esprit de l’éclaireuse n’avait pas attendu sa réaction. Il bondit et, sitôt la barrière abaissée, enfonça ses crocs incandescents dans la gorge d’Ailuran.

— Ils ne vont pas y arriver, chuchota Aloïs, le regard fixé sur le combat.

Liésa avisa alors le poignard entre les doigts de son frère, la pointe maculée d’une substance poisseuse. Son cœur battait tellement fort dans sa poitrine qu’elle dut résister à l’envie de s’accroupir, les paupières fermées et les mains sur les oreilles. Elle n’avait même pas la force d’essayer de rejoindre son père. Tout ce qu’elle voulait, c’était se fondre dans le sol.

— Qu’est-ce que tu racontes ? articula-t-elle d’une voix faible.

— Il a tué le chien de cendres. Cela ne devrait pas être possible, et pourtant… Les invocateurs ne peuvent rien contre lui. Je ne sais pas ce que c’est, mais ce n’est pas une Sentinelle. Et s’il en est une… Si telle est la vraie nature des Sentinelles, alors elles ne méritent plus rien de nous, sinon notre haine.

Il se tourna vers elle, un doux sourire sur ses lèvres qui contrastait avec la dureté de ses paroles. Liésa ne l’avait jamais vu aussi las. Ses larmes recommencèrent à couler.

— Pour une fois, c’est aux alchimistes de protéger le village. Quel que soit le résultat, je veux que tu me promettes une chose. D’accord ?

— Quoi ?

— Cours.

Une vague d’énergie jaillit d’Ailuran, engendrant un souffle qui fit vaciller l’assemblée. Le Cerf et l’Hamadryade se délitèrent. Le pelage du kitsune prit feu, l’Esprit désormais incapable de contenir son brasier intérieur. Il glapit de douleur, cambré jusqu’au point de rupture. Les mâchoires de la Sentinelle claquèrent sur sa nuque, achevant son dernier adversaire.

Un torrent incendiaire fusa de sa gueule et balaya la foule. Les sorciers hurlaient, terrorisés, s’efforçaient de se frayer un chemin pour échapper à leur ancien bienfaiteur. Les cadavres pleuvaient. Brûlés vifs, mutilés, piétinés par leurs amis ou leur famille.

Liésa chancela et elle s’agenouilla, les paupières closes. On la bousculait de tous les côtés, on lui marchait dessus. Des flammes venaient mordre sa peau. Si elle essayait de se relever pour suivre le mouvement, elle serait broyée.

Elle tomba sur le ventre et rouvrit les yeux par réflexe. Aloïs se frayait un chemin entre les victimes, concentré sur sa cible. Ailuran se dressait au-dessus du corps d’une jeune sorcière. Elle pleurait, l’implorait pour son pardon. Du sang lui coulait sur les joues à cause d’une large entaille à la tempe, mais la pauvre n’osait lever les mains pour les essuyer.

Les écailles dansèrent et lui ouvrirent la gorge.

Aloïs planta sa dague empoisonnée dans la cuisse du roi.

La créature virevolta et la cage thoracique de l’adolescent craqua sous la puissance du coup. Ailuran l’examina un moment, puis il approcha sa queue tout près du visage de sa proie.

Repoussant sa peur, Liésa se précipita dans leur direction.

La pointe à son extrémité se sépara en deux écailles, dépliant une épaisse membrane bleue. Ailuran les réunit dans un claquement et les plongea dans la gorge d’Aloïs.

Puis il rouvrit son éventail.

La tête de son frère roula jusqu’aux pieds de Liésa. Épouvantée, elle perçut à peine le coup de griffes qui lui brisa le dos.

L’adolescente reprit connaissance une éternité plus tard. Malgré les flammes qui dévoraient le ciel d’un noir d’encre, la chaleur avait déserté son corps meurtri. Pire encore, elle ne sentait plus ses jambes et ses bras étaient devenus bien trop lourds. La tête d’Aloïs la dévisageait, l’air désapprobateur. Elle voulut s’excuser, mais ses mots se noyèrent dans le sang qui s’écoulait de sa bouche.

Elle n’avait pas mal, alors pourquoi ne pouvait-elle pas bouger ? Pourquoi avait-elle si froid ?

Pourquoi était-ce important, d’ailleurs ? Elle n’arrivait pas à réfléchir. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était s’extirper de ce cauchemar. Dormir, enfin…

Liésa détourna les yeux pour éviter ceux de son frère. Deux Sentinelles se faisaient face devant la statue du Cygne, l’une d’un argent qui reflétait les flammes, et la seconde d’un blanc immaculé. À les voir se dévorer du regard, on aurait cru une cérémonie de mariage.

Cette pensée en amenant une autre, elle réalisa que la blanche devait être Abréline, seigneuresse des Sentinelles et compagne d’Ailuran. La plus belle de toutes. Elle sourit, reconnaissante d’avoir pu l’apercevoir avant de mourir.

Elle n’avait, en vérité, qu’un seul regret… Ce qu’on disait sur la reine était faux. Ses yeux étaient d’un or pur, sans aucune nuance d’orange ni de pourpre.

Que n’aurait-elle donné, pour un dernier coucher de soleil…

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