Mon plaidoyer pour la fantasy

Tout comme je me suis arrêtée sur certains éléments de la bonne annonce de l’Odyssée de Pi, beaucoup de détracteurs de l’imaginaire s’arrêtent à leurs préjugés, à ce qu’ils croient savoir, soit par méconnaissance soit par quelque expérience non convaincante (parce qu’on ne va pas se mentir, l’imaginaire compte son lot d’œuvres oubliables, voire mal écrites ou sans intérêt… Comme tout autre genre ou support).

Mais, si vous mangez une orange trop acide à votre goût, est-ce que vous en concluez que tous les fruits sont immangeables ?

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Le Seigneur des Anneaux, film de Peter Jackson

J’ai l’impression que la Science-fiction jouit d’une meilleure réputation que la Fantasy, sans doute grâce à des œuvres telles que 1984, Fahrenheit, ou le cycle des robots d’Asimov. Et surtout grâce à la dimension sérieuse que peut apporter la mention « sciences ». La science-fiction permet en effet d’explorer les futurs de l’humanité : que deviendrons-nous lorsque nous aurons consommé plus que la Terre peut nous offrir ? Quand il y aura beaucoup trop d’humains sur la planète ? Quand nous pourrons voyager jusqu’aux confins de l’espace ?

Je n’irai pas jusqu’à dire que tout est parfait dans le meilleur des mondes pour la SF, loin de là, (la science-fiction littéraire (pour la distinguer de la science-fiction « filmique ») n’est pas beaucoup plus visible que la Fantasy dans les médias) mais j’ai rencontré moins d’hostilité quand il s’agissait de science-fiction que quand il s’agissait de fantasy. Vous savez ? Ces histoires pour adulescents avec des dragons, des elfes et des magiciens ? Combien d’amateurs de fantasy ne se sont jamais entendu dire : « Faut grandir un peu ! Ce serait bien que tu lises de vrais livres » ?

J’aurais pu écrire un article généraliste pour l’imaginaire, mais je veux surtout m’attarder sur la Fantasy (mais la plupart des arguments sont aussi valables pour la SF).

J’en ai déjà pas mal parlé sur ce blog, c’est vrai, mais il s’agit d’un de mes dragons de bataille. On va donc reprendre quelques reproches que je vois souvent adressés à la Fantasy :

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Game of Thrones, HBO

  • La Fantasy, c’est mal écrit.

Euh, vraiment ? Toute la Fantasy ? Alors, oui, certes, je ne nie pas qu’on trouve divers niveaux de qualités dans ce genre, et j’ai déjà abandonné plusieurs romans de fantasy à cause de leurs défauts d’écriture.

Cela étant… C’est pareil pour tous les genres, ces moutons noirs sont plus des exceptions que des règles. Et puis tout dépend de ce qu’on entend par bien écrit…

Entre JRR Tolkien, Terry Pratchett, Jacqueline Carey, Philippe Jaworski, Steven Erikson, Léa Silhol, Henri Loevenbruck, Alain Damasio, China Mieville, Ursula Le Guin… Et j’en oublie pas mal ! La plupart des auteur.ices de fantasy écrivent de façon fluide et efficace, avec un vocabulaire riche, des phrases complexes, des figures de style, des descriptions qui donnent envie de prendre notre baluchon pour entrer dans le livre, toussa, toussa.

Par contre, c’est vrai, cela nécessite parfois d’aller voir au-delà des best-sellers et têtes de gondoles, qui ne sont pas forcément les plus exigeants en matière de style.

 

  • Les personnages sont des clichés ambulants

Là encore, ça peut arriver (généralement les livres qui surfent sur la mode du moment et qui conduisent à des erzats plus ou moins réussis). Mais je trouve que beaucoup d’auteur.ices de fantasy y font beaucoup attention et s’attachent à leur donner une psychologie et une évolution à la fois cohérentes et intéressantes. Je regrette simplement qu’il n’y ait pas plus de diversité dans les personnages, mais je ne doute pas un seul instant qu’on en aura de plus en plus.

Et puis, les clichés ne sont pas toujours une mauvaise chose, tout dépend comment l’auteur.ice s’en sert, et pourquoi. Dans la Belgariade d’Eddings, les personnages sont des stéréotypes, et pourtant ils sont excellents. Dans les Annales du Disque Monde, même chose, mais l’auteur en joue pour nous offrir des romans hilarants et propices à la réflexion.

Mais vous savez, c’est pareil partout ! Combien de romances proposent des personnages féminins naïfs et aussi fragiles que des faons, des personnages masculins ténébreux au cœur tendre avec de profondes blessures ? Des polars avec des (anciens) flics alcooliques ou drogués ayant perdu femme ou enfants ? Des héros qui arrêtent la bombe ou le meurtrier pile au dernier moment ?

Tours d’horizon de clichés, à la fois drôles et pertinents :

[Bulle d’Eleyna] Clichés ciné : le héros de fantasy pour ado

[Bulle d’Eleyna] Clichés ciné : Les super-héros

[Bulle d’Eleyna] Clichés ciné : la course poursuite en voiture

Comme quoi… Les clichés sont partout, et pourtant ça ne pose pas forcément problème…

  • La Fantasy, c’est toujours la même chose

Souvent, quand on évoque la Fantasy avec des personnes qui n’ont jamais été y regardé de plus près, on se rend compte qu’à part le Seigneur des Anneaux… ben… ils n’en connaissent pas vraiment. Peut-être parce que le genre manque de visibilité ? (la fantasy est littéralement absente des émissions littéraires, et les rares livres et films de fantasy qui connaissent un minimum de succès auprès du grand public sont requalifiés en fantastique ou en science-fiction…).

Sauf que la Fantasy ne se résume ni à Tolkien, ni à la High Fantasy. Certains sous-genres sont trèèès différents les uns par rapport aux autres, et mêmes au sein des genres, il existe tellement de nuances…

Ce n’est pas parce que deux œuvres emploient des dragons ou des elfes qu’elles vont les utiliser de la même façon, certains systèmes de magie sont étonnants par leur originalité ou leur complexité, tout en restant de la magie. Et puis, souvent, le surnaturel n’est qu’une toile de fond pour servir l’histoire, les personnages, ou les thèmes.

De la même façon, deux histoires peuvent suivre des principes similaires voire identiques (Le Seigneur des Anneaux/La roue du Temps, par exemple) pour se révéler de plus en plus différentes dans leurs thèmes, leur ambiance ou leur déroulement.

Et puis j’ai envie de dire… La romance parle toujours d’histoires d’amour, plus ou moins couronnées de succès, plus ou moins charmantes ou toxiques. Les polars et les thrillers parlent toujours de meurtres plus ou moins sanglants. Et alors ? Tout dépend de la façon dont c’est raconté ! (pas vrai, Denethor ?).

 

  • La Fantasy, c’est pas sérieux. On n’y parle que de choses irréelles.

Là encore, mettre des dragons ou des morts-vivants dans une histoire n’en fait pas quelque chose d’inepte. Certains romans vont s’axer surtout sur le divertissement, d’autres vont utiliser une toile de fond merveilleuse ou effrayante pour évoquer les réactions de l’humain face à tel ou tel obstacle, les relations entre les gens, leur position et leur rôle au sein de la société, les violences envers les femmes, le racisme, les discriminations, la place des homosexuels, la peur et le courage, différentes manifestations de l’amour, le passage de l’enfance à l’âge adulte, le deuil etc…

A condition de ne pas s’arrêter à la surface, certains récits recèlent de réflexions sur nous, notre société, notre monde. Et puis les récits qui proposent de se divertir, de s’amuser, de se changer les idées… c’est bien aussi, non ? Surtout quand on met le nez à la fenêtre ou qu’on jette un œil aux actualités… Des fois, on a juste envie de sauter sur le dos de notre licorne de compagnie pour aller voir se qui se passe sous de meilleurs cieux.

 

  • Pour écrire de la Fantasy, pas besoin de se casser la tête, il suffit d’un peu d’imagination.

Celui-ci aussi, j’en ai déjà parlé (mais c’est pas grave). Créer un univers de A à Z demande pas mal de boulot, ne serait-ce que pour s’assurer que la géographie respecte les règles de notre monde, que les différentes sociétés sont crédibles, que les personnages ont une psychologie et un caractère cohérents etc… Sans parler de bien écrire l’histoire et les thèmes que nous souhaitons y traiter.

Ce n’est pas parce qu’on écrit une histoire imaginaire qu’on peut faire preuve de fainéantise dans sa construction. Certaines œuvres ont moins d’ambition que d’autres, mais même pour celles-ci, le lecteur n’a accès qu’au sommet de l’iceberg.

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Silviaduckworth (trad MmeFranceP)

 

  • La Fantasy, c’est une lecture pour les enfants

Euh, non, sivouplaît, ne faites pas lire Le Livre Malazéen ou Kushiel à un gamin de 10 ans. Surtout pas…

La plupart des livres de Fantasy peuvent être lus à partir de l’adolescence, vers 13-14 ans, même si certains sont accessibles assez tôt (je pense à la Belgariade, notamment, que j’ai découvert vers 10 ans et que je lis toujours avec autant de plaisir).

Certaines œuvres proposent des scènes de violence ou de sexe parfois très explicites, et certains thèmes abordés sont trop durs ou complexes pour pouvoir être appréhendés par de jeunes lecteurs. Lire de la Fantasy à 30 ans ne signifie pas qu’on est immature ou qu’on ne veut pas se confronter à la réalité. Parfois, cela permet de mieux comprendre notre monde ou les relations humaines, justement.

Puis bon, si vous voulez parler de Fantasy pour enfants… Harry Potter a des thèmes très riches, voire complexes (le deuil, l’apprentissage, les relations avec les autres et avec l’autorité, le fanatisme, les discriminations, les violences sur enfants, l’amour, l’eugénisme…). Très enfantin tout ça, n’est-il pas ?

 

  • L’imaginaire, les jeux vidéos et les mangas, c’est pour les garçons

Je l’ai pas mal entendu, celui-ci, et c’est encore pire quand je dis que j’en écris ( les filles ça n’écrit que de la romance et de la bit-lit, quelle question !).

Ben oui, les garçons sont matures moins vite que les filles m’voyez, et puis les filles, ça n’a pas le temps de s’intéresser à des idioties, allons ! (Et allez, triple cliché ! Tout le monde en prend pour son grade, youhou !).

Vous croyez que j’exagère ? J’aimerais…  Mais non seulement on me le dit régulièrement (et croyez-moi, j’ai entendu vraiment pire…), mais en plus je suis déjà tombée sur des articles allant dans ce sens. Les gars ont tout à fait le droit d’apprécier les histoires d’amour fleur bleue, les filles ont autant le droit de préféré des histoires de dragons sanguinaires, et puis de toute façon, la Fantasy n’a rien d’une littérature idiote.

C’est un peu pour ça que j’essaie d’utiliser l’écriture inclusive sur ce blog, pour rappeler que eh si ! il y a des filles qui lisent et – soyons fou – qui écrivent de la Fantasy ! Et qui lisent des mangas – et pas seulement des shojos –, et qui passent des nuits blanches à éclater des monstres sur PC ou console. C’est-y pas incroyable, mesdames et messieurs ?

 

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Le Livre Malazéen des Glorieux Défunts, Fanart de junalesca

 

Je ne dirai jamais que la Fantasy peut plaire à tout le monde. Tout comme je ne suis pas attirée par la romance, je comprends tout à fait qu’on puisse ne pas être attiré par la Fantasy. C’est tout à fait légitime.

Alors, pourquoi j’en parle ?

Vous l’ignorez peut-être, mais la Fantasy trouve difficilement sa place dans le paysage littéraire français, encore considérée comme un « mauvais genre », souvent par méconnaissance. Des Maisons d’édition dédiées à la Fantasy disparaissent sans arrêt, les auteur.ices font trop peu de ventes pour pouvoir en vivre, ce qui ne peut pas aider à garder créativité et qualité.

Les médias n’en parlent jamais, sinon pour se moquer de ces fans qui se rendent déguisés en conventions ou pour l’avant-première de leur saga préférée au cinéma. La Fantasy est absente des émissions littéraires. Et le pire, c’est que ce n’est pas parce que ces gens n’aiment pas la Fantasy. Ils n’ont fait qu’effleurer la surface d’un genre riche et complexe aux multiples visages, pour n’en ressortir toujours que les mêmes poncifs et préjugés.

Elle est d’autant plus invisible que beaucoup de gens ne savent même pas qu’il s’agit d’un genre à part entière ! Les films et livres de Fantasy sont souvent considérés comme de la science-fiction ou du fantastique, y compris dans les librairies (même le Seigneur des Anneaux est mal classé, pourtant une des icônes de la High-Fantasy !), ce qui contribue au flou qui existe autour des définitions de l’imaginaire. (Pas plus tard qu’hier j’ai vu des gens cataloguer Harry Potter dans… la science-fiction.).

La Fantasy est un genre que j’affectionne particulièrement, et j’avoue que ça me rend triste de rencontrer du mépris et de la condescendance même parmi les autres acteurs de l’imaginaire. Certaines personnes sont fières d’affirmer qu’elles n’ont jamais ouvert le moindre livre de fantasy, jamais regardé le Seigneur des Anneaux ou Game of Thrones, comme si c’était quelque chose d’honteux !

L’imaginaire, tout comme toute culture dite populaire, est souvent assez mal vu, et la méconnaissance est alimentée par le dédain que l’on peut sans arrêt rencontrer, à la fois dirigé vers les auteurs.ices et les consommateur.ices.

Le manque de consommation empêche les maisons d’édition de prendre des risques. Certaines œuvres demeurent dans les ordinateurs et les tiroirs malgré leur potentiel et leurs qualités, et celles qui ont la chance d’en sortir finissent par mourir, faute d’être lues…

Bientôt au tour de la Fantasy de prendre les navires au Havre Gris ?

Bientôt au tour de la Fantasy d’emprunter le chemin du Havre Gris ?

 

 

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16 réflexions sur “Mon plaidoyer pour la fantasy

  1. C’est tellement rare de parler d’imaginaire dans les médias que certaines personnes sont surpris quand une oeuvre du genre passe dans les émissions spécialisées telles que La Grande Librairie. Et encore, il ne s’agit pratiquement que de récits à légère ambiance fantastique. Un auteur de fantasy doit avoir vendu bien plus, proportionnellement aux autres genres, pour avoir ne serait-ce qu’un petit passage à la radio, quand un auteur de littérature blanche n’aura qu’à parler de sa région natale pour passer dans toute la presse locale (alors qu’il n’a encore rien vendu). On voit ça aussi au quotidien. Les auteurs indépendants de littérature blanche se trouvent facilement en dédicace un peu partout (espace culturel, librairie, salon de thé, foire locale…), je n’ai encore jamais vu d’auteurs de SFFF, hors salon du livre. La concurrence est peut-être plus rude, et on me dira peut-être que ce n’est pas vrai, qu’un auteur indépendant de littérature blanche est difficilement visible, il n’empêche qu’il y a une différence entre avoir moins de place et ne pas en avoir du tout (en dehors des milieux ultra-spécialisés).

    Sinon pour le reste, on est d’accord. Pas facile de faire changer les mentalités parfois. 😉

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  2. Toutafey \o/ En fait, je crois que c’est ce qui me fait le plus rager : que les amateurs.ices de l’imaginaire se tirent dans les pattes les uns les autres… Faut se serrer les coudes, boudiou ! Je ne raffole pas de la bit-lit moi-même, parce que je n’en suis pas la cible (et que j’ai pas le temps de tout lire non plus…), mais je me suis déjà retrouvée à défendre le genre^^

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  3. Je me retrouve tellement dans tes mots…
    J’écris et je lis trop souvent en secret : je n’osais même plus ouvrir un livre de fantasy devant ma belle-mère qui jugeait ces ouvrages de ‘’lectures pour enfants’’ avec un sourire de dédain bien appuyé et qui, à la place me proposait des histoires plates à souhait, ou l’ont s’ennuie, dès la troisième page ! (Quand il ne s’agissait pas d’une éternelle enquête policière).
    L’imaginaire est tellement riche ! On y voit tout ! On y apprend tout et il y a bien plus de réalité et de profondeur entre ces pages que dans bien des romans ‘’réalistes’’. C’est cette diversité, cette liberté de parole qui m’a séduite depuis le plus jeune âge et je n’ai jamais trouvé autant dans d’autres genres.

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  4. C’est complètement ça ! Maintenant je l’assume (et j’assume même d’adorer les jeux Pokémon, na !). Mais c’est clair que ce n’est pas toujours évident d’en parler, au risque de se faire tout de suite cataloguer gamin.e immature… On retrouve le même dédain avec les mangas et les jeux vidéos, d’ailleurs, souvent à cause d’idées préconçues… Alors que !

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  5. J’y joue aussi : je m’y suis remise pour mon neveu (les échanges…), mais j’ai trouvé le dernier trop facile et j’avoue avoir du mal à suivre avec toutes les versions… de plus, ce petit monstre me pique tous mes rares et c’est marraine qui se coltine la reproduction ! Non, mais ! Il a de la chance que je l’aime…

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