Les sensitivity readers

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Je vois passer beaucoup de choses sur le sujet en ce moment, et il me semble au vu de tweets et d’articles qu’il y a beaucoup de fausses idées sur le sujet. Méconnaissance ou mauvaise foi ? On va partir du principe que c’est de la méconnaissance, parce que j’ai envie de taper sur personne. J’ai beau aimer les dragons et les licornes carnivores, j’ai beau regarder des films d’horreur, je suis juste une peluche qui a peur de l’orage et qui aimerait bien qu’on arrête de se taper dessus pour un oui ou pour un non.

Donc, les sensitivity readers, qu’est-ce que c’est, à quoi ils servent, et à quoi ils ne servent pas ?

Le sensitivity reader, donc, c’est un béta-lecteur qui va principalement se concentrer sur la représentation dans un roman, par exemple parce qu’il est concerné ou réellement sensibilisé au sujet (par réellement, j’entends qu’il ne s’est pas contenté de regarder deux épisodes de série sur Netflix). Ce qui signifie déjà que c’est normalement l’auteur’ice, qui a été le chercher. Soit par une demande de bêta lecture, soit parce que son texte est publié sur une plateforme de lecture ou un forum d’écriture.

En clair, aujourd’hui en France, il n’y a rien d’obligatoire et c’est l’auteur’ice qui demande son aide à un béta-lecteur. Il n’est donc en aucun cas question de censurer quoi que ce soit, et comme pour toute béta-lecture classique, l’auteur’ice reste maître de son texte. Ce n’est pas parce que le béta-lecteur fait une remarque qu’il est obligatoire de changer quoi que ce soit.

De la même façon qu’un béta-lecteur va notifier qu’un dialogue ne sert à rien, qu’une scène est molle, que le rythme est trop rapide, qu’il y a des incohérences… le sensitivity reader va signaler les stéréotypes, les préjugés, les fausses croyances, les manques de recherches, les phrases/personnages problématiques. Bref, il va vous aider à vérifier la cohérence d’un personnage/d’une scène/d’une situation par rapport à la réalité et pas par rapport aux idées préconçues. Si vous écrivez de la SF, vous allez bien faire un minimum de recherches sur la théorie scientifique dont vous parlez dans votre livre, non ? Ben là, c’est la même idée.

Mettons que le sensitivity reader signale une phrase problématique… Mettons que le personnage A dise à propos du personnage B « Elle est grosse, mais elle est gentille » (phrase au pif, comme ça, pouf). La phrase est bien évidemment grossophobe, puisque elle sous entend clairement que le poids du personnage est un défaut. Est-ce pour autant qu’on va vous demander de supprimer cette phrase ? Ben non, tout va dépendre du contexte :

  • la phrase est montrée comme problématique dans le roman ET elle apporte quelque chose au propos => on garde (on veut montrer que personnage A est dans l’erreur (soit un connard, soit montrer la grossophobie ordinaire, soit faire évoluer le personnage en mieux), on veut montrer que la grossophobie c’est mal, on veut montrer que le personnage B s’en prend plein la tronche, mais qu’elle va trouver des gens sympa et avoir une belle vie etc…). Bref, plusieurs cas de figures pour lesquels une phrase problématique aura du sens dans le contexte.

  • la phrase est montrée comme problématique dans le roman MAIS n’y apporte rien => ben pourquoi la garder, si elle sert à rien, si c’est juste dit comme ça en passant ? Vous allez juste faire du mal gratuitement sans que ça ne soit utile au roman…

  • la phrase n’est pas montrée comme problématique dans le roman => … y’a peut-être quelque chose à revoir, non ? Cela peut être dû à de la maladresse, une non-conscience du problème, mais du coup, faut sûrement retravailler ça…

En clair, personne ne vous empêche de mettre une phrase/un personnage/une situation problématique. Vous pouvez parfaitement avoir un personnage raciste, homophobe ou validiste, sans que le roman lui-même le soit. On vous demande juste d’être conscients de ce que vous écrivez et de choisir en connaissance de cause.

La seconde chose que va pointer le sensitivity reader, ce sont les clichés, les stéréotypes. Il y a peu de représentation, et souvent pas très bien faite (notamment dans les séries TV), mais cette représentation-là contribue à mettre dans la tête des gens une certaine image, image qu’il va associer à TOUTES les personnes concernées. Quelques exemples en vrac : le personnage féminin qui a menti sur son viol pour récupérer du fric, le personnage asexuel qui l’est parce qu’iel a vécu un traumatisme, le personnage masculin qui se fait passer pour une femme transgenre pour leurrer ses futures conquêtes, le personnage handicapé dépressif et bougon, le personnage qui a un trouble dissociatif de l’identité et qui tue les gens, le personnage autiste qui est un génie… Ces personnages peuvent exister dans la réalité, j’ai même envie de dire qu’ils existent pour de vrai. Mais ce que vivent ces personnages/personnes, ce n’est pas universel, loin de là, mais ils conduisent les autres gens à penser que c’est SOUVENT voire tout le temps comme ça. Et c’est dangereux.

Pourquoi c’est dangereux ? Parce que manquant de vraies représentations, réalistes et surtout plurielles, une personne concernée sans le savoir pourra ne pas s’identifier et retarder une prise en charge ou une prise de conscience. Une personne pourra se dire que le harcèlement qu’elle rencontre est justifié parce qu’elle ne voit pas d’autre modèle. Elle pourra se croire seule, se penser anormale. Elle pourra essayer de rentrer dans le moule, quitte à se briser, ou bien rejettera les autres.  Voire l’un, puis l’autre. Des personnes pourront se moquer d’elle, rejeter ses impressions, son mal-être, parce qu’elles auront en tête ce qu’elles connaissent et se diront que la personne leur ment/se trompe. Toutes les personnes concernées n’en ont pas besoin. Ça ne veut pas dire que ces personnes sont la majorité et qu’elles sont une excuse pour ne pas faire attention g.

Bref, le sensitivity reader va donc aussi pouvoir vous rappeler que votre personnage est un cliché, que dans la réalité, ça arrive, mais qu’elle est plus complexe que ça. Soit vous le savez, mais vous voulez que votre personnage soit tel que vous l’avez écrit pour X raisons, vous faîtes ce que vous voulez, mais au moins, vous le faites en connaissance de cause. Si votre personnage est comme ça parce que vous n’avez peut-être pas fait assez de recherches, peut-être que vous allez les compléter et vouloir modifier votre personnage. Dans les deux cas, c’est vous qui agissez, encore une fois, on ne vous demande pas de virer votre personnage.

Vous avez tout à fait le droit d’inclure un personnage handicapé même si vous-mêmes êtes valide. Tout ce qu’on vous demande… c’est de faire des recherches et de prendre en compte les remarques, même si vous restez décisionnaire. Tout comme vous le faites pour tout le reste de toute façon dès lors que vous écrivez.

 

Le cas particulier des ownvoices

Peut-être avez-vous déjà rencontré le terme de ownvoice, sans forcément savoir de quoi il s’agit. Le terme renvoie tout simplement au fait qu’une personne concernée écrive sur ce qui la concerne : une autrice lesbienne dont le personnage principal est lesbien, une autrice africaine dont le roman se passe en Afrique, un auteur handicapé qui écrit sur un personnage handicapé…

Le principe du ownvoice a deux avantages : mettre en lumière des personnes habituellement dans l’ombre, et leur permettre de parler de choses qu’elles expérimentent. Le ownvoice n’a cependant pas la vérité absolue non plus, parce que deux personnes concernées par la même problématique ne la vivront pas de la même façon, de la même manière que deux personnes souffrant de la même maladie n’auront pas des manifestations identiques à 100% et ne la vivront pas de la même manière. Les deux sont pourtant tout autant vraies et légitimes.

Comme pour tout, il existe des personnes extrêmes qui pensent qu’il ne faut que du ownvoice. Et j’ai l’impression que c’est ces personnages qu’on écoute le plus sur le sujet. Je trouve ça en effet un peu dommage, même si je comprends pourquoi cette position (rapport justement aux stéréotypes qu’on trouve tout le temps, par exemple).

 

Donc, en tant que personne concernée, voici ce que j’en pense :

  • Si vous êtes un’e auteur’ice non concerné’e par quelque chose et que vous souhaitez en parler/inclure un personnage issu d’une « minorité », je vous demanderais, pourquoi ? Si vous le faites pour attirer un certain public et gagner des sous sur le dos des gens, j’ai bien envie de dire de vous abstenir… Dans le cas contraire, je vous demanderai juste de faire un minimum de recherches, par exemple en lisant des témoignages et avec une démarche respectueuse, mais sinon, go, go, go !

  • J’y mettrais quand même un bémol pour le thème principal. Si je tombe sur deux romans, que les deux parlent du même sujet… je vais privilégier le ownvoice. Parce que le thème sera probablement traité de façon plus « vraie », et puis je préfère appuyer une personne concernée.

  • Si vous ne voulez/pouvez pas inclure un personnage issu d’une « minorité » parce que vous n’êtes pas concerné.e, pas de soucis. Personne ne vous force à quoi que ce soit. Parler de représentation, c’est vous sensibiliser au sujet, mais bien évidemment que vous faites ce que vous voulez ! Il y a des raisons tout à fait légitimes à ne pas le faire, y compris celle d’écrire sur ce que l’on souhaite. L’écriture doit rester un plaisir.

 

 

6 réflexions sur “Les sensitivity readers

  1. Je voulais juste te remercier pour cet article. Déjà parce que j’y ai appris deux termes (pour moi ça rentrait dans la bêta lecture) et ensuite parce que ce que tu dis est très juste. Il y a de plus en plus d’auteurs qui surfent sur des vagues par mode sans se rendre compte des stéréotypes véhiculés (je pense au yaoi notamment ou l’homo romance, j’aime en lire en manga mais j’ai conscience des stéréotypes, je les prends comme tels, n’empêche j’aimerai bien lire un roman ou un manga d’un ownvoice sur le sujet). Ni de ce que ça peut renvoyer comme image… Bref je trouve ton article important et pertinent, merci de l’avoir écrit 🙂

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  2. Je n’avais pas pensé au yaoi, mais oui, j’ai arrêté d’en lire à cause de ça. Il doit bien y en avoir des safe, mais ça ne m’intéresse pas suffisamment pour que je fouille plus ^^ par contre si jamais je trouve une liste, je penserai à toi 😉 merci à toi pour ton retour 🙂

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  3. Article intéressant sur un sujet important. 🙂

    Je me permets d’approfondir un point de ton article concernant les ownvoices, quitte à être mal comprise dans mon propos. Pour moi, être concerné par un sujet ne nous rend pas forcément plus apte à en parler qu’une personne indirectement concernée mais qui à la bienveillance, la connaissance et les compétences rhétoriques pour le faire. De plus, cela ne retire en rien l’égocentrisme de l’individu, qui est le même pour tous. Les gens, quels qu’ils soient, sont naturellement centrés sur eux-mêmes et partagent en priorité leur expérience, qui a des biais psychiques et émotionnels et ne reflète qu’une facette de la réalité, la leur (comme tu le dis, deux personnes concernées n’auront pas la même expérience). Savoir écrire sur un sujet, ce n’est pas juste en avoir une connaissance personnelle, c’est aussi savoir prendre de la distance avec sa propre expérience. Si les gens concernés savent souvent mieux écrire sur le sujet, ce n’est pas que parce qu’ils l’ont vécu, c’est aussi parce qu’ils ont la démarche de l’approfondir en allant par exemple voir les groupes, les associations, les pages qui sont liées à leur inquiétude (car souvent, c’est pour se rassurer et ne plus se sentir isolés). Ils font naturellement les recherches préliminaires à toute écriture de roman, ont donc un faisceau plus large de témoignages et de points de vue. Cela prouve que savoir parler d’un sujet, c’est avant tout s’y intéresser, que cela nous concerne personnellement ou non (c’est valable pour tout, vous n’allez pas dire à un auteur féru d’histoire de ne pas écrire sur un fait historique parce qu’il ne l’a pas vécu). Bref, pour moi, il faut lire toute personne sincèrement intéressée par le sujet qu’elle traite, pas juste les ownvoices, comme tu le rappelles (d’autant que parmi eux, il y en a aussi qui écrivent sur les clichés qui font vendre… l’avarice, vous savez, c’est humain…).

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  4. D’où l’intérêt d’avoir des représentations plurielles afin de montrer plusieurs facettes d’une même « problématique » 🙂 Mais comme tu dis, d’un côté comme de l’autre, ça va aussi dépendre de l’intention de l’auteur’ice : vraiment intéressé’e… ou voulant juste surfer sur la vague ?

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  5. Pingback: Diversité En Litté - Elaine V. Ker

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