Transcription Procrastination : S01E10 – La place du rêve dans la création 2/2

Les liens vers l’épisode S01E10 : Transcription à télécharger ; Youtube ; Elbakin

Liste des Episodes transcrits

Et dans la suite de l’article la transcription de l’épisode (à noter que le texte à télécharger a une mise en page plus claire, avec notamment un code couleurs et un texte aligné). N’hésitez pas à intervenir dans les commentaires pour évoquer votre expérience !

Vous écoutez « Procrastination », Épisode 10 : La place du rêve dans la création

– Comment travailler l’inspiration ? (partie 2/2)

Podcast sur l’écriture en 15 minutes.

Parce que vous avez autre chose à faire.

Et qu’on n’a pas la science infuse.

Avec les voix de : Mélanie Fazi, Laurent Genefort, et Lionel Davoust.

Lionel Davoust : Oui, Mélanie, je crois que tu devais d’ailleurs faire un statut Facebook ou un truc comme ça disant que c’était quand même très agaçant que le cerveau te fournisse les billes pour ton histoire, ton idée, que perpétuellement… en fait, tard dans le processus d’écriture.

Mélanie Fazi : En même temps, il est quand même extrêmement efficace dans le sens où il ne m’a jamais fourni les idées après la date limite.

LD : C’est sympa, ça.

MF : Alors, c’est toujours un mois avant. Il me laisse toujours très exactement le temps pour travailler le texte, mais si, admettons, j’ai six mois devant moi pour écrire le texte, il ne va pas me fournir l’idée quatre mois avant.

LD : Je pense que c’est très important, ça, parce que c’est… Il y a une potentielle et vicieuse spirale d’échec pour un auteur débutant qui peut s’installer là, qui est que… Effectivement, le cerveau est une machine à résoudre des problèmes. Donc, à partir du moment où on réfléchit un peu – « j’aimerais bien raconter une histoire sur tel thème, mais je n’ai pas d’idée qui me motive » – il faut donner des billes au cerveau et l’aider à travailler. Et quand on donne un problème au cerveau, il y réfléchit en tâche de fond. Il faut éventuellement revenir et lui dire : « Est-ce que tu m’as fourni quelque chose, est-ce que tu travailles ? », mais… Et c’est là que c’est important de toujours garder ça… de travailler le muscle de l’imagination, parce que plus on le travaille, plus on forme le cerveau à nous fournir les réponses, quelque part, qui vont arriver. Alors que si on dit « Ouais, mais j’ai pas d’idée, alors je ne vais pas me m’y mettre », ce n’est pas une raison pour quelque part ne pas y travailler si on n’a pas d’idée. Ça vient en formant et en conditionnant son cerveau à réfléchir.

MF : Je pense aussi qu’il y a une question de confiance et… Moi, une partie de mon apprentissage personnel… Parce que bon, on en a souvent parlé, moi, je bloque énormément sur la phase des idées. J’ai fini par comprendre comment fonctionnait mon cerveau et par lui faire confiance pour… Si, à un moment donné, j’accepte d’écrire un texte sur un thème donné, c’est parce que je sens, même viscéralement, je sens que mon cerveau va à un moment donné le faire et… En fait, je me suis aperçue… J’ai énormément bloqué sur cette idée de pourquoi les autres arrivent à trouver des idées, moi pas, etc. Et j’ai eu un déclic, en fait, en lisant l’essai de Stephen King Ecriture : Mémoires d’un métier[1] où il parle de son propre processus. Il avance l’idée qu’il suffirait de se mettre à écrire pour que ça se débloque, ce qui n’est pas vrai pour tout le monde. Ça l’est pour lui, pour d’autres… Moi, ça ne marche pas sur moi. Mais je me suis aperçue que de la façon dont il décrit son processus, il passe très exactement par les mêmes étapes que moi, qui, par contre, suis incapable de me mettre à écrire tant que l’idée n’est pas bouclée. Mais toutes les phases de résolution sont exactement les mêmes. Donc, je pense que c’est très important d’identifier le processus, de comprendre comment il marche, et de ne pas essayer de se taper la tête contre les murs à dire : « Il faut que ça marche sur moi aussi ».

LD : Quand je dis « se taper la tête contre les murs », ce n’est pas : « Il faut forcément que je produise quelque chose », et encore moins : « Il faut que je produise quelque chose qui soit bien », parce que c’est le meilleur moyen de se couper les jambes. Par contre, ça veut dire que je n’ai pas d’idée, je n’ai pas envie, mais je vais activement malaxer la matière de manière à donner du charbon à mon cerveau, dans la chaudière, et je ne vais pas forcément trouver l’idée, là, maintenant, tout de suite. Mais ce n’est pas grave. J’ai besoin de cette étape-là pour y réfléchir, y revenir régulièrement, et dire à mon cerveau : « Bon, on va y travailler un petit peu. Tu m’as donné quelque chose ? Non, pas encore ? C’est pas grave ». Surtout, c’est très important, « c’est pas grave » – c’est le meilleur moyen de se paralyser, sinon. Mais ce processus de revenir régulièrement sur le problème, pour moi, est important parce que sinon, le cercle vicieux d’échec, potentiellement, que j’évoquais tout à l’heure, c’est : « Je n’ai pas d’idée, donc je ne me mets pas à travailler. Donc, puisque je ne me mets pas à travailler, je n’ai pas un peu malaxé la matière, du coup je n’ai pas d’idée, du coup… ». Et là, on ne fait plus rien.

MF : Il y a une forme de lâcher-prise qu’on peut apprendre aussi. Moi, je me suis rendu compte – et c’est quelque chose qui revient chez beaucoup de gens, pas seulement écrivains, j’ai rencontré ça chez des musiciens aussi – c’est de s’apercevoir que l’inspiration va venir, soit quand on sort se balader, en marchant, soit… Moi, c’est dans le train en regardant le paysage. On s’est demandé, à un moment donné, s’il n’y avait pas une composante un peu bizarre dans l’eau parce que les idées viennent souvent à la piscine, sous la douche ou en faisant la vaisselle.

LD : Alors, moi, j’ai une réponse à ça parce que j’ai un peu… Comme, du coup, je suis très motivé par les méthodes de productivité, etc., j’étudie ces questions-là, et…

MF : Tu as la réponse de l’eau, donc.

LD : Alors, ce n’est pas la réponse de l’eau. C’est qu’en fait, ce sont des moments où, en fait, le cerveau ne fait rien. Où, en fait, il n’a pas de pression pour produire du contenu et où ce sont… C’est très important, ces moments de repos pour le cerveau, où, en fait, il est libre… Je vais peut-être dire une bêtise neurologique, mais ça s’apparente un peu, de manière générale – et ça nous permet de rebrancher sur notre thème, comme on dirait que tout cela est prévu – sur le processus du rêve, où le rêve en particulier… Le cerveau trie les souvenirs et les range. Et, en fait, le cerveau fait un peu tout ça toute la journée. Alors, si je dis une bêtise neurologique, j’attends avec impatience les commentaires des neurologues qui ne manqueront pas de me corriger, mais le cerveau a toujours besoin de faire ça. Et, en fait, les activités comme la douche, la piscine, les activités qui ne sont pas immédiatement intellectuelles donnent au cerveau la liberté de faire ces associations-là et c’est presque quelque chose de… Une hygiène mentale qu’il est obligé de faire. C’est vider la mémoire cache.

MF : Quelqu’un avait suggéré aussi que ça pouvait être lié au mouvement. Alors, ça c’était plus vérifié dans le cas de musiciens, où on peut se dire qu’il y a une question de rythme très importante, mais j’ai l’impression qu’il y a quelque chose dans le corps qui se débloque.

LG : Moi, je trouve beaucoup d’idées en courant, mais c’est reconnu, ça, comme étant… Effectivement, de faire fonctionner ses muscles, de courir, enfin, ou autre chose, c’est… Ça stimule, en fait, l’imagination.

LD : IL y a beaucoup d’auteurs aussi qui trouvent des idées sur l’autoroute, parce que, c’est pareil, le processus conscient est pas forcément 100 % engagé. En général, on trouve plus d’idées sur l’autoroute à 130 km/h, dégagée, avec le régulateur de vitesse, que dans un embouteillage en ville.

LG : Mais il y a quelque chose, je trouve, de magique avec l’inspiration de l’idée, parce qu’il y a un côté instantané. Quand on trouve l’idée, c’est assez marrant parce qu’on sait d’instinct si elle est bonne ou pas. On sait d’instinct si c’est l’idée qui va être celle du livre tout entier.

MF : On le sait physiquement, presque.

LG : Oui, presque physiquement. Alors là, pour le coup, ça vaut le coup d’écrire pour avoir cette sensation-là, de temps en temps, une ou deux fois par, de se dire : « Alors là, j’ai trouvé l’idée de mon prochain bouquin ». On sait quand une idée est forte et que ça vaut un roman ou une nouvelle.

LD : Il y a – je crois que j’avais cité ça dans un épisode précédent, il y a Elizabeth Vonarburg qui, dans Comment écrire des histoires – Guide de l’explorateur[2], a cette expression qui dit : « le corset », et c’est vrai qu’à un moment, il y a quelque chose de très viscéral. Quand on trouve une idée qui nous motive et qui vaut le coup, il y a cette espèce d’élan, où on est en train de se dire, je caricature à peine : « Oh oui ! Ah ouais ! Ça, ça… ! »

LG : On sait qu’elle est bonne ou qu’elle est importante parce que… Alors, d’abord, parce qu’on a… Contrairement au vocabulaire qu’on a sur le style – on a énormément de mots pour désigner des métaphores, des comparaisons, des… tous les effets de style ont été répertoriés quasiment – sur l’imagination, il n’y a pas grand-chose. Donc, on est obligés de passer par du feeling, mais le feeling nous trompe rarement, et c’est pour ça qu’il y a des auteurs qui sont… On sait que ce sont des auteurs qui sont inventifs, des auteurs… On a une sorte de savoir qui émerge, comme ça. On sait, quand on a lu le livre d’un auteur, si cet auteur est un suiveur, un bon faiseur, ou quelqu’un qui est inspiré, qui a quelque chose de particulier, qui, voilà, qui… Et ça échappe, justement au… Alors peut-être parce que justement, on n’a pas assez développé au niveau théorique les outils intellectuels pour jauger ce genre de choses, mais en tout cas, on le sait.

MF : Mais ce qui est intéressant – et on a souvent eu cette discussion sur comment provoquer l’inspiration et autres – on a énormément d’exercices sur l’écriture et autres. On a très peu d’exercices qui portent réellement sur la venue de l’inspiration, des exercices concrets.

LD : On parlait de l’endroit où les idées… Sous la douche, en conduisant, en courant, etc. Quand ça vous arrive, vous respectez l’adage que nous donnons évidemment à tout le monde qui est d’avoir un carnet et de noter des idées ? Vous le faites vraiment, ou pas ?

MF : Oui, alors, ça dépend. J’ai un carnet, au bout d’un moment, je dirais à mi-parcours, quand l’idée commence à être suffisamment formée, j’ai des phrases qui me viennent. Mais l’idée en tant que telle, je n’ai pas besoin de la noter parce qu’elle est là. Si l’image ou l’idée est suffisamment forte, moi, ce que je vais noter, c’est beaucoup plus des détails ou des phrases qui me viennent toutes seules, mais ça c’est la deuxième partie de la maturation.

LG : Alors, moi, quand je cours, je n’ai pas de carnet, donc je me le répète à haute voix pour être sûr d’avoir fait un chemin neuronal, ce qui doit être rigolo pour les passants (rires), et puis j’arrête d’écouter. Si j’écoute un podcast ou de la musique, à ce moment-là, j’arrête.

LD : Tu coupes, ouais.

LG : Je coupe pour ne pas me laisser… Voilà. C’est un peu comme quelqu’un qui note ses rêves, voilà, pour être sûr de ne pas… Parce que justement ça s’oublie. Les rêves s’oublient en quelques minutes souvent après le truc. Donc, si on veut noter quelque chose qu’on trouve bien, il faut le noter très vite.

LD : Tous les gens qui notent les rêves vous le diront. Plus on le fait, et plus on s’en rappelle des rêves, parce qu’on forme l’esprit à… C’est une discipline. Et je pense qu’un truc important à mettre en valeur, c’est que… Alors, moi aussi je note des trucs. J’ai toujours soit un carnet, soit mon téléphone. J’utilise beaucoup la fonction dictaphone, notamment quand je conduis, parce que je conduis pas mal et j’ai toujours… À une époque, j’avais même un dictaphone avant d’avoir un téléphone suffisamment puissant pour le faire facilement. J’avais un dictaphone dans ma boîte à gants pour… Toujours pour ça. Et je pense qu’il faut… Donc, c’est indispensable de noter une idée qui plaît, parce que l’expérience prouve que neuf fois sur dix, on oublie même quand on se dit : « Non, mais je m’en rappellerai ». Non, on ne s’en rappelle pas. Quitte après à ce qu’on se dise : « Non, mais finalement, ce n’est pas une idée qui vaut le coup, je ne la garde pas ». Mais c’est toujours pareil. Le cerveau est quand même une machine très plastique et qu’on peut conditionner. Si on dit au cerveau : « Donne-moi des idées quelles qu’elles soient », et qu’on prend l’habitude de les noter… Je crois que c’est un truc qu’on a évoqué dans le podcast sur trouver des idées, mais le problème ce n’est pas de trouver des idées. Quelque part, quand on commence à amorcer la pompe et qu’on forme le cerveau à donner des idées, on en a plus que ce qu’on sait en faire.

MF : J’ai un problème avec l’idée de noter des idées, en fait. C’est-à-dire que… Comme je disais, moi, si une idée est là, c’est ce truc viscéral, elle est là, je le sais, elle va rester. Le problème aussi que j’ai, c’est que si je commence à mettre des mots sur une idée à un stade beaucoup trop avancé, quelque part, je la fige dans quelque chose et je n’arrive plus à jouer avec. C’est-à-dire que j’ai déjà figé quelque chose qui aurait pu muter, qui aurait pu devenir autre chose, et je le bloque.

LD : Alors, je pense, de façon plus générale, des éléments plus qu’une idée. Parce qu’une idée de récit, ça peut être : « Tiens, il peut se passer un truc ». Genre, on prend l’exemple… Juste l’idée d’une fille qui écrit des paroles de chansons sur un lit, ce n’est pas une idée de récit à proprement parler, justement parce qu’il t’a fallu deux autres éléments pour faire le texte. Ce sont des éléments, une phrase, une réplique, quelque chose qui stimule l’imagination, une pierre pour faire le mur, mais…

LG : Oui, il y a des petites idées et des grandes idées.

LD : Tout à fait.

LG : Il y a des idées de détail et moi, la plupart de mes idées – 95 % de mes idées – sont des petites idées. Ce sont des idées que je peux noter, justement, parce que ce sont des bouts de dialogue, une sorte de petit concept appliqué à un objet, quelque chose que j’ai vu dans la rue, un élément de décor que je vais distordre pour en faire quelque chose de frappant à l’imagination… Voilà, ce sont des petits trucs comme ça. On n’est pas forcément dans l’ambition d’un philosophe du XVIIIe siècle.

LD : Oui, oui. Et ce n’est pas, évidemment – sauf dans d’extrêmement rares cas – une nouvelle, et encore moins un roman, qui se présente comme ça en disant : « Tiens, je suis un livre que tu as envie d’écrire ». C’est plus qu’on réfléchit à quelque chose et puis, il y a des éléments qui se mettent en place et d’un seul coup, on peut regarder la masse et faire la connexion entre les choses. Mais, à mon avis… Bon, noter ces éléments, donc pas des idées, me paraît une discipline intéressante, si ce n’est indispensable, sauf si on a peur d’être paralysé, mais justement pour toujours former le cerveau à fournir des éléments. Je sais que certains auteurs défendent le concept de ce qu’ils appellent Kitchen sink writer, c’est-à-dire l’auteur d’évier, où, en gros, ils se définissent comme des auteurs évier, c’est-à-dire que si une idée leur vient, si elle vaut le coup, ils s’en rappelleront, sinon, elle partira dans l’évier.

MF : Et l’idée leur vient en faisant la vaisselle ?

LD : Probablement. Toujours un lien avec l’eau, effectivement, une activité qui ne nécessite pas beaucoup de temps de cerveau disponible. Je pense… Voilà, moi, je suis plutôt pour noter, mais faire un tri, après, de ces idées-là. Parce qu’on peut avoir plein d’idées, mais effectivement il y a des idées qui motivent plus ou moins, et puis, après, il y a les idées où on se dit : « Bon, j’ai eu cette idée-là », mais elle n’a pas de charge émotionnelle, elle n’a pas d’élan, ou en tout cas, elle n’a pas un élan qui me parle à moi. Ce n’est pas une idée pour moi, quelque part. À ce moment-là, il faut la laisser partir.

MF : Après, l’écriture – en tout cas, le processus en cours d’écriture – peut nous amener à négliger un élément qui nous paraissait super important. Il y a une phrase à laquelle on tenait absolument et il se trouve que tel que le texte est en train de se construire, cette phrase ne s’intègre plus.

LD : Tout à fait.

MF : Il y a énormément d’idées qui sont laissées de côté comme ça, pas parce qu’elles ne sont pas intéressantes, mais parce qu’elles ne sont pas dans le mouvement du texte.

LD : Ça arrive pour des scènes entières de roman. Moi, je fais des plans de roman assez détaillés avant d’attaquer. De temps en temps, je me dis : « Ah, cette scène-là, j’ai vachement envie d’y arriver parce qu’elle va être vachement bien ». J’arrive à ce moment-là et la scène n’a plus rien à faire là. Ou alors, je commence à l’écrire et au bout d’une page, je me dis que ça n’a strictement aucun intérêt et il faut qu’elle saute. Inversement, d’autres scènes hyper bien s’imposent. Ça revient au fait de faire confiance à son inconscient, qui est quelque chose d’assez difficile, surtout sur quelque chose de potentiellement au long cours comme l’écriture, qui est inscrit forcément dans la durée. Ça implique un certain lâcher prise, mais qui, à mon avis, est salutaire, quelque part, à se discipliner pour ne pas se discipliner. Comment… Alors, dans le titre de notre podcast, il y a : « Comment travailler l’inspiration ? ». Vous auriez des recommandations à faire ? Comment est-ce qu’on peut travailler l’inspiration ? À part écrire ?

LG : Alors, travailler l’inspiration, c’est simplement… Alors, moi, c’est plutôt une sorte de discipline d’écriture. C’est-à-dire qu’à partir du moment où je commence à écrire, je m’impose un certain nombre de signes par jour, et donc, l’inspiration vient ou ne vient pas. Mais en tout cas, le fait de m’imposer quelque chose, ça me donne au moins un objectif à atteindre. Et tu parlais d’envie, mais il y aussi l’envie de terminer ces pages qui vient. Il y a aussi… C’est également presque inclus dans ma façon d’écrire, c’est-à-dire que contrairement à toi, moi, je ne fais pas de plan détaillé. Donc ça veut dire qu’une part est laissée en cours d’écriture à l’inspiration, à l’inspiration en termes de trouver des idées, de rédaction des idées même, d’éléments de récit que je n’ai pas toujours. Donc, le tri, le travail purement créatif en-dehors de la création littéraire, le travail créatif au niveau des idées, je m’en laisse aussi à l’intérieur de la rédaction même, de la période de rédaction du roman. Ce qui fait que, pour moi, c’est aussi une manière de ne pas m’ennuyer pendant la rédaction et de ne pas… Pour moi, la rédaction, ce n’est pas que de la rédaction. C’est aussi vivre le récit en même temps et donc accompagner mes personnages dans la découverte de l’histoire aussi. Et j’ai eu beaucoup de mal au niveau de l’inspiration quand j’ai dû, pour un travail de commande, élaborer un scénario d’abord. Un scénario très détaillé. Et pour le coup, j’avais vraiment l’impression d’aller à l’usine, tous les matins, pour écrire mes pages. Parce que, justement, j’avais des problèmes d’inspiration, pour le coup.

MF : La question de travailler l’inspiration – on a déjà eu souvent cette discussion – est un vrai problème chez moi. Je n’ai trouvé, en fait, qu’une seule et unique solution qui consiste à avoir une date limite. C’est-à-dire si à un moment donné, je… Soit je me fixe une date de manière arbitraire, soit je m’engage à écrire un texte sur un thème donné pour une date donnée. Je me fais confiance pour produire le texte dans ce délai, mais à part, comme je disais, sortir marcher, écouter de la musique, essayer de… en fait, paradoxalement, essayer de trouver un certain lâcher prise, ce qui est un peu paradoxal. Il faut s’efforcer de trouver du lâche prise. Je n’ai pas trouvé de meilleure date qu’avoir une… de meilleure méthode, pardon, que d’avoir une date limite.

LD : Comme quoi, le cerveau est bel et bien une machine à résoudre des problèmes. Tu donnes les données et quelque part, il se produit quelque chose qui te donne la solution.

MF : Pas toujours, mais il me procure des grosses frousses en cours de route.

LG : Mais en tout cas, l’alcool et les stupéfiants ne sont pas forcément une bonne idée. Alors, on peut avoir l’impression d’écrire quelque chose de très bien, mais ça ne s’est jamais vérifié dans les faits, qu’il y avait un quelconque apport qui soit, j’allais dire, qu’on puisse retrouver, qui soit applicable à tous les auteurs, en tout cas. Donc, ce n’est pas une option générale.

LD : Tout à fait.

LG : On va dire… En revanche, par exemple, ça m’est arrivé sur un bouquin d’écrire la nuit. C’était Les chasseurs de sève[3]. Et le fait d’écrire de nuit, on est quand même dans un état modifié de conscience et ça fait une façon d’écrire vraiment différente. C’est, du coup, un bouquin qui se démarque un peu des autres, même au niveau du résultat. On sent que, justement, on était vraiment dans le lâcher prise. Quand on écrit la nuit, on sait qu’on ne sera pas… Le cerveau fonctionne un peu différemment. On sait qu’on ne sera pas dérangé par le conjoint ou la conjointe, les bruits dehors, le téléphone, on sait qu’on sera… Donc, on est dans une autre temporalité. C’est… On est en plus… On a envie de dormir, donc, voilà, on est dans un état différent et ça fait aussi… Ça produit aussi quelque chose d’un peu différent.

LD : Sur le fait de se faire conscience, confiance, pardon. Tiens, intéressant lapsus, et puis il va falloir qu’on… Je vois que le temps passe, mais le fait de se faire confiance, à mon avis, est capital, notamment dans un premier jet. Il ne faut pas avoir peur de partir sur… De donner, de rajouter des éléments qui sont servis par le cerveau – souvent, par l’inconscient – parce qu’ils vont servir, peut-être. Et s’ils ne servent pas, ce n’est pas grave. De toute façon, on est dans le premier jet, on est là pour faire des erreurs, et ça pourra toujours être supprimé et élagué à la correction. Moi, sur le travail de l’inspiration, à part le fait de collecter tout ce qui peut avoir du sens, je… Et donc, évidemment, avoir un médium pour collecter, un dictaphone, un téléphone, un carnet, n’importe quoi. Si la création s’alimente par l’attention, par le fait de mettre en relation des éléments potentiellement disparates, il vient que travailler l’inspiration consiste à être attentif à son regard, être attentif à ce qu’on voit, et c’est un truc… Robin Hobb, dans un article, il y a longtemps, que j’avais publié dans Asphodale[4], avait parlé de… C’était l’une des premières fois qu’elle venait aux Imaginales, à Epinal et elle disait : « Je me suis livré à l’une des activités que font le plus les écrivains, c’est-à-dire que je me suis posée dans un coin et j’ai regardé les gens passer ». Bon, au-delà de la petite boutade, être attentif au regard, attentif à ce qui nous entoure est quelque chose de capital et je pense que si on a besoin de développer sa conscience, sa sensibilité, son attention, on peut dire beaucoup de choses pour les vertus de la méditation, qui est une habitude, mais on peut prendre dix minutes par jour et on finit par en avoir les bénéfices au fur et à mesure, simplement parce qu’en plus de tout un tas de bénéfices médicaux – calmer la tension artérielle, etc. on apprend juste, justement, un peu plus de lâcher prise et un peu plus d’attention pour regarder les choses autour de soi. Donc, s’il s’agit de donner des conseils opérants, je pense que… Et ce n’est pas forcément… Fréquemment, on voit ça comme un truc très new age et tout. Non. C’est absolument une activité, maintenant, qui est décorrélée de toute pratique religieuse, même si on peut tout à fait en avoir une si c’est notre truc. Donc, pour terminer sur cette deuxième partie, moi j’ai une… Ce n’est pas une citation, je pense qu’elle ne doit pas être disponible où que ce soit, mais ça m’a marqué. C’est… Raymond Feist est venu – donc l’auteur de Magicien[5], grand auteur de fantasy, qui était venu aux Imaginales il y a un paquet de temps, je ne sais plus il n’y a combien d’années – et il m’avait regardé et m’avait dit : « Tu sais, regarder dans le vide, c’est travailler ». Et ça rejoint tout à fait ce qu’on dit sur le fait de faire travailler l’esprit et de toujours le laisser fonctionner sans forcément se mettre martel en tête et l’obliger à fournir un résultat, parce que, généralement, quand on l’oblige à fournir un résultat, on demande qu’il soit génial et c’est le meilleur moyen pour lui couper les jambes.

Jingle : C’était « Procrastination », merci de nous avoir suivis, maintenant assez procrastiné, allez écrire !

(Transcription par CyAltaïr ; Relecture/Corrections par Adé)


[1] Ecriture : Mémoires d’un métier, Stephen King, Le Livre de Poche, 2003.

[2] Comment écrire des histoires – Guide de l’explorateur, Elizabeth Vonarburg, Alire, 2013.

[3] Les chasseurs de sève, Laurent Genefort, Denoël, 1994.

[4] Revue de merveilleux et de fantasy dirigée par Lionel Davoust de 2002 à 2003, pour les éditions Imaginaires Sans Frontières.

[5] Magicien, Raymond E. Feist, Bragelonne, 2005. Roman initialement paru en France en deux tomes : Pug l’apprenti (première publication en 1994 aux éditions Florent Massot) et Milamber le mage (première publication en 1999 aux éditions de La Reine Noire).

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