Vous lisez Procrastination, S01E18 : Less is more

Les liens vers l’épisode S01E18 : Transcription à télécharger ; Youtube ; Elbakin

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Et dans la suite de l’article la transcription de l’épisode (à noter que le texte à télécharger a une mise en page plus claire, avec notamment un code couleurs et un texte aligné). N’hésitez pas à intervenir dans les commentaires pour évoquer votre expérience !

Vous écoutez « Procrastination », Épisode 18 : Less is more.

Podcast sur l’écriture en 15 minutes.

Parce que vous avez autre chose à faire,

Et qu’on n’a pas la science infuse.

Avec les voix de : Mélanie Fazi, Laurent Genefort, et Lionel Davoust.

Lionel Davoust : « Less is more » : Moins a valeur de Plus. Tout simplement, c’est la formule chère à Hemingway reprise par Miles Davis si je ne me trompe pas. Cette espèce d’axiome en bon anglais dans le texte, qui finalement recouvre et recoupe l’idée de concision dans l’expression écrite. Qu’est-ce que la concision ? Pourquoi c’est important ? Pourquoi faut-il en parler ? On sait que c’est un sujet particulièrement cher à Mélanie puisque tu es la plus novelliste de nous trois, donc la concision c’est évidemment la technique reine de l’art de la nouvelle. Pourquoi la concision ? Pourquoi c’est important ?

Mélanie Fazi : « Pourquoi est-ce important ? ». Eh bien pour beaucoup de choses, moi c’est un sujet qui me tient vraiment beaucoup à cœur, et pas seulement pour des questions de format de nouvelle, mais tout simplement dans l’écriture et la rédaction des phrases. C’est un sujet qui a commencé à devenir un cheval de bataille pour plusieurs raisons, notamment quand j’ai commencé à animer des ateliers d’écriture et que je me suis rendue compte que chez des écrivains débutants, c’était quelque chose qui avait énormément de mal à passer. On avait énormément de mal à leur faire comprendre, et souvent c’était ça qui coinçait, et qu’ils avaient tendance parfois à écrire des textes assez verbeux, où on ne comprenait pas toujours bien où ils voulaient en venir. J’ai envie de dire, le signal était noyé sous les infos, et quand on essayait de leur expliquer…

A un moment donné j’avais donné un exercice qui consistait par exemple à commencer en plein milieu d’une scène, histoire de faire quelque chose de frappant, de surprenant. Je prenais le texte, à chaque fois, il y avait trois phrases à supprimer au minimum, qui pouvaient être coupées. Et ça m’avait beaucoup fait réfléchir sur ça, et m’a renvoyé au fait que j’avais un peu une très vague théorie, qui était que l’apprentissage de l’écriture dans un premier temps, on apprend à développer et à étoffer. Vraiment on apprend les détails, les descriptions, tout ça. Ensuite arrive un moment où on doit apprendre à trier, sélectionner, à couper, et à condenser, et pour moi, c’est une fois qu’on est passé par ces deux phases qu’on devient professionnel quelque part. Il y a une maîtrise qui ne peut s’acquérir que lorsqu’on a appris les deux, et la deuxième phase, je m’aperçois qu’elle est souvent assez mal comprise. Et lorsqu’on explique ça a des jeunes auteurs, à des auteurs débutants on va dire, ils ont toujours l’impression qu’on leur demande de se censurer ou de faire quelque chose de très uniforme, de très lisse, où rien ne dépasse, et ils ne se rendent pas compte qu’en fait c’est une question d’apprendre à être précis, à savoir ce qu’on veut faire. Il y a beaucoup de choses à dire à partir de là, je ne sais pas si vous êtes d’accord ?

Laurent Genefort : Oui, et je comprends en même temps l’incompréhension des débutants. Parce que d’abord, on a une sorte un peu de… A partir des années 80-90, il y a eu une espèce de cercle vicieux qui s’est mis en place à cause j’allais dire des éditeurs, enfin de l’édition. Les éditeurs poussaient à écrire davantage, à écrire des plus gros pavés, parce que les lecteurs voulaient des plus gros livres. Et le fait de leur donner de plus gros livres, ça a conditionné les lecteurs à en vouloir des encore plus gros. Ça a instauré ce problème de la concision de façon plus aigue qu’avant, même si en réalité depuis les feuilletonistes, on est tout à fait dans la problématique du tirage à la ligne, une lourdeur aussi, ça existe depuis le XIXe siècle. Donc je peux comprendre l’incompréhension des lecteurs qui ont l’habitude aussi d’avoir des livres un peu lourds, dans tous les sens du terme.

MF : En l’occurrence, l’incompréhension que j’ai rencontrée plusieurs fois ne prêtait pas vraiment sur ça. Comme je le disais, on était plus sur la rédaction des phrases prises une par une. Je pense qu’on a une espèce de complexe parfois qui est de se dire, le beau style, c’est de faire des phrases longues et compliquées, ça va être tout ça, et que faire quelque chose de plus resserré, ça va être trop simple. Il y a une espèce de cliché comme ça, et je suis de plus en plus persuadée qu’une écriture littéraire, c’est une écriture qui sait être concise, et qui sait supprimer ce qui est superflu. Et qu’il faut savoir maîtriser ça avant de maîtriser des phrases plus longues, j’ai envie de dire.

LD : Alors, les Américains ont une expression… D’ailleurs, ils ont un mot pour désigner la prose fleurie justement, ils appellent ça « the purple prose », la prose violette, c’est-à-dire les phrases à rallonge qui s’écroulent sous le poids des adjectifs. Et au bout d’un moment il y a tellement d’adjectifs qu’aucun ne veut plus dire quoi que ce soit, parce qu’on est submergé sous les détails. Je suis assez d’accord avec ton découpage en deux phases, en fait. Je pense justement que quand on démarre, il y a toute une part d’apprentissage avec toutes les facettes des techniques de l’écriture : faire les dialogues, faire les descriptions, faire l’action, etc. Et on apprend à montrer. Mais arriver ensuite à apprendre cette forme de concision, je pense qu’il y a une forme de lâcher prise derrière, il y a une compréhension intime qui doit se faire, en se disant : « je n’ai pas besoin de tout dire pour que les choses soient vivaces et bien décrites dans l’esprit du lecteur ». Au contraire, mon texte aura finalement plus de force quand il ne dit que ce qui est important, parce que ça va laisser au lecteur – et pour moi c’est un rôle fondamental de la littérature – la place d’habiter le texte en se construisant ses propres images, son propre vécu, son propre ressenti du récit. À mon avis, paradoxalement – et c’est pour ça que « Less is more » est intéressant – mieux on arrive à laisser cette place au lecteur d’habiter le texte, plus finalement il va être fort. Puisque le lecteur va y mettre de lui-même et il va trouver la meilleure projection qui soit pour lui, c’est-à-dire il va trouver la sienne, en fait. Et à mon avis, l’art de la concision, c’est arriver à laisser la place du hors texte au lecteur, d’habiter le récit, pour justement le faire sien. Beaucoup d’auteurs disent que l’auteur finalement n’écrit que 50 % du livre, les 50 % restant sont fournis par le lecteur.

MF : Je suis tout à fait d’accord avec ça. Il y a un autre aspect pour moi qui joue beaucoup, c’est qu’on se rend compte, notamment quand on débute – et là je parle en connaissance de cause, c’est quelque chose qu’on m’a appris à ne pas faire – on a tendance, dans une certaine recherche de précision, à vouloir vraiment donner un maximum de détails. Et à très souvent ne pas se rendre compte qu’en réalité, deux mots… admettons deux adjectifs dans la même phrase, ou deux bouts de phrase dans le même paragraphe, en réalité veulent dire la même chose et que l’un d’eux est superflu.

LD : Tout à fait.

MF : Et que finalement le texte n’est pas plus précis ni plus fort si on les laisse. Il l’est de plus en plus si on coupe. Et je me suis rendu compte avec l’expérience, que de plus en plus mes phases de relecture et de corrections de texte, je ne rajoute pratiquement rien mais je coupe énormément. Parce que je me dis que cet adjectif là à côté de celui-là, finalement disent la même chose et je peux en couper un des deux.

LD : J’ai exactement la même expérience. Je sais qu’aux corrections… Alors moins maintenant et j’espère de moins en moins, aux corrections je sais que je vais toujours couper. Ça m’est arrivé, dans certains manuscrits, de couper jusqu’à 20 % de la masse. Et pas en coupant des scènes, simplement en dégraissant la masse d’écriture. Après, la concision, c’est aussi un spectre, et ça va aussi dépendre du type de scène, ça va dépendre du type de récit qu’on écrit. Un récit contemplatif va peut-être  être amené à se laisser plus aller sur du ressenti intérieur, qui va peut-être être quelque chose qui sera moins centré sur l’action. Mais même pas forcément. Concision n’est pas égale à action. Mais oui je pense que… Sans spoiler, la citation de la fin sera tout à fait en raccord avec ça. La correction à mon sens doit justement mettre l’accent sur le dégraissage. S’il y a un rajout c’est plutôt qu’il y a eu un manque scénaristique quelque part plus qu’un manque purement stylistique.

MF : Et puis j’avais pensé juste à une petite parenthèse. Il y a aussi un certain nombre de tics à désapprendre. Je pense qu’on est presque tous d’accord pour dire que les « presque » « peut-être » « plutôt » etc. dont on abuse quand on débute, on les coupe presque systématiquement en corrections.

LD : Oui, il ne faut pas avoir peur. Je pense que c’est une modestie d’auteur, c’est de craindre de s’engager dans le récit en visant l’euphémisme ou en ayant peur. Il ne faut pas avoir peur de dire des trucs à mon avis. Ça allège et ça éclaircit grandement la narration de s’engager en ayant pas peur de faire des choix et en disant des trucs. Ça peut aller au 1er jet, mais en faire la chasse aux corrections.

LG : En fait, un peu toutes les techniques littéraires qui sont données, en général ça va dans ce sens-là. Quand on parle de trouver le mot juste, d’éviter les circonvolutions, de travailler la fluidité, le rythme, par les micro-ellipses etc., d’évoquer plutôt que de décrire, ce sont autant de manières d’alléger le texte, et donc d’augmenter cette concision. J’ai deux modèles qui symbolisent pour moi vraiment la concision dans la littérature française, c’est l’écriture des Lumières, qui est vraiment pour moi un modèle de précision, de concision, et d’élégance, et puis Flaubert, pour la précision, l’économie de moyens, et le respect des règles, aussi, qui est pour moi un modèle indépassable pour le coup.

Quand on parle de concision, c’est par rapport à un message. Il ne faut pas oublier ça, il ne faut pas oublier le contenu. On veut transmettre quelque chose, que ce soit un dialogue ou n’importe quoi, la discussion d’un personnage, le ressenti d’un personnage… On a un message, c’est-à-dire qu’on a une sorte de signal, un signal de sens. La concision va consister à transmettre ce signal en un minimum de mots, c’est ça en fait. Mais en même temps, ces mots-là ne doivent pas affaiblir le signal, sinon on aboutit à une simplification et pas à une concision. Le but de toutes les techniques d’écriture, trouver le mot juste etc., dont on a parlé, ça va être en fait de conserver le sens, conserver toute la richesse du sens, en un minimum de mots, en un minimum d’effets. Ça va être ça.

LD : Augmenter le rapport signal/bruit en fait.

LG : Exactement.

MF : Tout à fait.

LD : Loin de nous l’idée de dire qu’il ne faut jamais répéter quoi que ce soit, parce qu’il y a certains détails qui sont peut-être plus importants, plus signifiants, et parfois on veut attirer l’attention du lecteur sur quelque chose. Donc parfois la répétition des informations est importante. La règle – qui n’a rien d’une règle – de la sagesse commune qui dit que si on veut que le lecteur retienne quelque chose, il faut le dire trois fois, ça je pense que c’est très mécanique et pas juste du tout. On pourrait dire quatre comme douze, ou deux. C’est juste pour dire que parfois certaines choses sont importantes à répéter, mais il faut maîtriser cette chose-là. C’est-à-dire que si je le répète, c’est vraiment que je souhaite obtenir un effet qui est par exemple, je veux être sûr que le lecteur se rappelle de tel détail que peut-être j’ai donné 50 pages avant, et qu’il est vraiment important, il va me resservir. Mais par contre troubler le message en mettant des mots qui se répètent les uns les autres c’est affaiblir le rapport signal/bruit.

LG : C’est pour ça que « less is more » ça implique une maîtrise de son propre style, on est obligé de passer par là.

MF : C’est une technique que j’ai donnée à quelqu’un récemment qui m’a beaucoup aidée. Plusieurs fois des auteurs débutants qui étaient un peu verbeux et qui n’arrivaient pas à sentir cette histoire de concision, je leur ai conseillé de relire le texte à haute voix. Et effectivement, rien qu’en lisant la phrase ils ont senti qu’ils s’essoufflaient en la lisant et ils ont commencé à mettre le doigt sur ça. Et je me suis aperçu que moi, même encore récemment, j’ai tendance à lire à haute voix et ça m’aide énormément. Récemment pour avoir fait l’expérience de la lecture en public, au sein du collectif des Deep Ones[1] dont Lionel fait également partie, je me suis aperçue que quand j’écris maintenant, j’ai tendance à faire encore plus concis, et quand je relis mes anciens textes, j’ai envie presque de les couper pour la lecture à haute voix. Je sens que ça améliore encore ma pratique.

LD : J’ai cette sensation là aussi. Parfois quand je prends des textes qui à l’écrit me semblaient aller, tu vas pour les lire, et effectivement tu te dis, il y a des petites modifications que tu as envie de faire à l’oral. C’est la technique du gueuloir, de Flaubert, c’est pas un hasard.

LG : Exactement.

LD : Et la technique, justement, qui vaut toujours le coup d’être redite, c’est que le gueuloir, c’est déclamer son texte. Et le fait de le déclamer véritablement – faut avoir des voisins compréhensifs – tout de suite on se rend compte à quel moment la phrase va s’écrouler sous son propre poids, ou qu’il y a une rupture qu’il va falloir mettre. Alors, s’entend que bien entendu, l’écrit n’est pas l’oral et qu’il ne faut pas que les choses soient transposables en un pour un, il ne faut pas se dire « il faut que mon texte passe parfaitement à l’oral, il passera à l’écrit », parce que si on écrit, c’est que les formes d’expression ne sont pas purement égales. Il n’empêche que ça permet de traquer 80 % des lourdeurs, des répétitions, etc. Le lire à quelqu’un aussi – là il faut avoir quelqu’un de compréhensif. Mais le lire à quelqu’un peut aussi être une bonne technique, et voir éventuellement à quel point son regard devient vitreux. Là visiblement la concision n’y est pas, quoi.

MF : Je trouve que ça permet de comprendre, notamment quand on débute, la question du rythme, la comprendre de manière presque physique. Parce qu’on sent son souffle qui n’arrive pas à suivre la phrase.

LD : Oui, tout à fait. Je pense qu’une bonne clé là-dessus c’est d’arriver à se convaincre au fil du temps que tout ne peut être dit, et que tout ne doit pas être dit. On va tourner autour de ça, effectivement le travail de l’écrivain est peut-être plus de donner à imaginer que tout montrer. Pour laisser au lecteur le fait de pouvoir habiter avec sa représentation personnelle l’espace du texte.

Pour terminer, petite citation ?

MF : Alors, citation d’Antoine de Saint-Exupéry, qui nous dit : « Perfection est atteinte non pas quand il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer ».

Jingle : C’était procrastination, merci de nous avoir suivis, maintenant assez procrastiné, allez écrire.

(Transcription : Symphonie ; Relecture et corrections : Yocko)


[1] The deep ones est un collectif de musiciens et d’auteurs de l’imaginaire proposant des lectures de textes.

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