Transcription Procrastination : S01E04 – C’est pas la taille qui compte

Les liens vers l’épisode S01E04 : Transcription à télécharger ; Youtube ; Elbakin

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Et dans la suite de l’article la transcription de l’épisode (à noter que le texte à télécharger a une mise en page plus claire, avec notamment un code couleurs et un texte aligné). N’hésitez pas à intervenir dans les commentaires pour évoquer votre expérience !

LD : Vous écoutez « Procrastination », Épisode 4 : « C’est pas la taille qui compte ! » On a osé.

Podcast sur l’écriture en 15 minutes.

Parce que vous avez autre chose à faire,

Et qu’on n’a pas la science infuse.

Avec les voix de Mélanie Fazi, Laurent Genefort, et Lionel Davoust

LD : Donc, cet épisode consiste à parler de la taille des récits : de la nouvelle au roman, à la décalogie etc. Je pense déjà que pour introduire, peut-être, il existe dans le monde de l’édition… Alors on va parler de la taille des récits, qu’est-ce qui les différencie, comment on choisit, comment on sait si un récit sera un haïku ou une décalogie. Un petit mot déjà peut-être sur la norme dans l’édition, c’est l’unité de longueur. En général, en France on mesure les textes en signes, espaces comprises. Comprises au féminin parce qu’en typographie les espaces sont féminines. Dans le monde anglo-américain, on a plutôt tendance à parler en mots. C’est une manière de juger objectivement de la taille d’un texte puisque le nombre de pages est quelque chose de totalement subjectif en fonction de la taille de la police et de l’interligne, comme le savent tous les étudiants qui ont dû rendre des rapports à la bourre et qui ont essayé de gonfler artificiellement le nombre de pages. Je suis sûr qu’il y en a derrière qui l’ont fait.

LG : Et en moyenne, le mot, je crois, américain c’est 6 lettres. En moyenne.

LD : Ouais, en moyenne.

LG : Et en France, c’est 7. Ce qui pose des problèmes. C’est pour ça que si tout le monde se mettait aux signes, et pas aux mots, ce serait plus pratique pour tout le monde.

LD : Tout à fait. Est-ce qu’on peut donner un ordre de grandeur déjà vaguement de qu’est-ce qui correspond à quoi ? Une nouvelle, à peu près, c’est dans les 20 000-40 000 signes, à peu près.

LG : Alors. Déjà ça serait pas mal de lister un peu les mots. Du plus court au plus long : on a la short short story, qui est donc la nouvelle très courte, qui peut aller d’une phrase à disons une page. Short short. La short story, qui est en fait la nouvelle. Donc short story en anglais, nouvelle. On va dire que ça va de 2000 ou 3000 signes à 50 000 signes, on va dire.

LD : Oui à peu près.

LG : Voilà. Après on a la novella, en anglais, mais qui est aussi utilisée en français maintenant —ou le récit —, qui fait entre 50 000 et 150 000 signes. On va dire. Et après on a le roman dans son acception la plus générale. Roman et cycle, quand ça s’échelonne sur plusieurs tomes. Dans le cycle on peut avoir… Un cycle désigne à la fois une histoire coupée en morceaux ou une histoire et ses suites. C’est un terme flou. Il y a beaucoup de flou de toute façon dans toutes ces définitions. Notamment en ce qui concerne la taille, parce que bah voilà encore une fois on est dans du continuum et pas dans des compartiments. Ce sont des mots qui sont apparus de façon empirique.

LD : D’ailleurs on a importé du monde américain l’expression one shot ou stand alone pour un roman qui s’insère dans un cycle plus vaste, ou un roman indépendant tout simplement.

LG : Voilà, y a plein de jargon anglo-saxon : spin off, préquelle, séquelle etc. On a emprunté énormément dans le milieu de l’édition à la littérature américaine.

LD : Au ( rythme ?) angliciste, dire sequel pour une série c’est quand même pas très… C’est plutôt une suite quoi, et prequel ça a été francisé, prélude tout simplement. Prequel ou un prélude, c’est un récit qui se passe avant le récit principal. Le Silmarillon se passe avant Le Seigneur des anneaux par exemple. Sur la taille du roman, je pense qu’on peut peut-être dire un mot, qu’il y a eu, en tout cas dans nos genres, dans l’imaginaire, peut-être une inflation de la taille des récits, où le roman était traditionnellement de 200 000-300 000 à 600 000 signes. Aujourd’hui 300 000 signes on considère que c’est un court roman alors que c’était un format assez répandu avant et qu’aujourd’hui les romans ont plutôt tendance à faire de 500 000 à 1 million de signes, c’est assez courant.

MF : Voir 2 chez certains auteurs.

LD : Voir 2 chez certains auteurs oui.

MF : Ils sont prolifiques.

LG : Alors, le avant faut dire que c’est les années 50 et l’apparition du poche.

LD : Tout à fait.

LG : Donc avec les collections de poches chez Fleuve Noir, chez J’ai Lu etc. où effectivement il y avait des petits textes. Ce qui a d’ailleurs généré des problèmes, par exemple il y a eu des textes qui ont été amputés, notamment dans les traductions, dans les années 50-60, pour tenir en 200 pages, donc des textes qui ont été assez malmenés dans l’édition. Et aussi chez des éditeurs populaires, le seul critère était le critère de taille. C’est-à-dire qu’il fallait tenir dans 300 000 signes. Moi quand j’ai commencé chez Fleuve noir dans la collection Anticipation, c’était quasiment l’unique critère, il faut que ça tienne en 190 pages c’est-à-dire entre 280 000 et 320 000 signes. C’était à peu près la seule exigence qu’on avait de moi.

LD : C’est assez marrant d’ailleurs la perception vis-à-vis de ça parce que le Fleuve noir Anticipation –– donc c’était ce calibrage à 300 000 signes –– c’était du bouquin de poche, c’était du roman, c’était pas posé en question. Aujourd’hui quand on voit la perception… Pour ma part La volonté du dragon fait 300 000 signes et parfois on m’a dit « oui mais quand même, ça tient plus de la novella » etc, alors que c’est un bouquin qui fait exactement la même taille qu’un FNA.

LG : Mais exactement. Pareil quand j’ai fait Points chauds, qui faisait donc 400 000 signes, on m’a dit « ah mais quand même, c’est très très court ». Y a une exigence de longueur maintenant qui a été formatée par l’inflation des textes. Cette inflation des textes, elle est à la fois due à l’apparition des traitements de texte dans les années 80 qui a permis, voilà, à l’essor de la fantasy et des décalogies, des romans à suites et l’émergence des grands cycles. Qui a formaté aussi l’esprit du lecteur. Ça a été une sorte de cercle vicieux, on va dire, où on a proposé des textes de plus en plus longs, ce qui a donné aussi goût au lecteur à des textes de plus en plus long. On voit ça aussi au niveau de l’audiovisuel. Maintenant qu’il y a d’excellentes séries, il y a des gens qui n’arrivent plus à voir un film. Ils trouvent ça trop court. Ça nous a habitués, en plus avec l’émergence d’excellentes séries, à avoir l’exigence de personnages développés dans la durée, ce que ne peuvent plus faire les films.

LD : Avec un changement, un glissement, sans partir là-dedans parce que c’est une (grosse ?) tangente, du mode de consommation notamment de la série, puisqu’aujourd’hui on la consomme de plus en plus à la demande, avec des services comme Netflix etc, ou éventuellement les gens qui téléchargent — c’est mal il faut pas le faire —  qui se prêtent largement plus à se faire un marathon et donc d’avoir finalement un récit qui est tronçonné en 5, 10 épisodes, ce qui conduit d’ailleurs à certaines dérives. On peut avoir des épisodes qui sont potentiellement plus faibles, c’est une tendance qui commence à être critiquée.

MF : Avec une tendance, j’ai envie de dire aussi, à cette immersion et à vouloir quelque chose qui ne se termine jamais. J’ai l’impression que les lecteurs sont de plus en plus en demande quand ils ont aimé un livre : « est-ce qu’il va y avoir une suite ? » etc. Finalement, dévaloriser les romans ou les textes courts qui se suffisent à eux-mêmes.

LD : Si on va au-delà de la décalogie, au-delà du cycle, c’est aussi le phénomène dont on peut dire un mot, c’est carrément le phénomène des univers partagés. Type Star Wars, Warhammer, etc. qui sont des grosses licences avec plusieurs auteurs sur un même univers qui a pris et qui effectivement sont des choses qui sont sans fin.

LG : Mais en tout cas la taille des textes est toujours tributaire de la technologie, d’une certaine manière. Le feuilleton est apparu avec la démocratisation des journaux au XIXe siècle. Les gens achetaient les journaux pas du tout pour les nouvelles mais pour les feuilletons. C’est ça qui fidélisait. Après ça a été réuni en volumes. Il y a eu la démocratisation du livre de poche, il y a eu après la baisse des coûts d’impression qui a permis d’imprimer à bas coût des grands formats, qui a donc favorisé les grands… Et puis l’apparition du traitement de texte, de l’ordinateur, qui a favorisé les textes au long court. Donc en fait, tout ça c’est tributaire des évolutions de la technologie. Et rien ne dit que dans l’avenir, ce que vont devenir les ebooks va aussi déterminer, et donc son affranchissement par rapport au support papier, va peut-être déterminer ce que sera la forme d’une fiction. On est toujours tributaire d’une technologie.

MF : Par rapport à ça, un détail que j’ai trouvé intéressant, c’est qu’avec l’apparition du numérique on s’est posé la question, à laquelle on n’a pas vraiment répondu, si on n’allait pas assister à un retour de la nouvelle ou du récit court, parce que par exemple on peut lire ça dans le métro, lire un seul texte etc. Je ne l’ai pas vraiment constaté mais c’est une question qui revient très souvent.

LD : Alors justement, un mot sur la nouvelle et sur la question plus vaste de… C’est une question, je ne sais pas si vous l’avez, mais qu’on me pose parfois, comment décide-t-on de la longueur d’un récit ? Mélanie, je sais que tu te revendiques comme auteure de nouvelles même si tu as écrit des romans excellents par ailleurs, mais la nouvelle est ta forme de prédilection. Alors c’est une question que tu as fréquemment ; mais comment ça se présente, comment tu sais finalement que tes histoires sont des nouvelles ?

MF : Je suis de plus en plus persuadée, notamment en discutant avec d’autres auteurs : il y a des auteurs qui sont plutôt faits pour la nouvelle, des auteurs qui aiment bien être dans la suggestion, dans quelque chose de très concis, et des auteurs qui… moi la question qu’on me pose très souvent c’est « vous n’êtes pas frustrée de ne pas développer ? » et moi, au contraire, quelque part si je peux décrire un personnage en un paragraphe et le faire exister… moi ça m’ennuierait prodigieusement d’avoir à raconter sa vie sur 10 pages. Alors qu’il y a d’autres auteurs qui sont extrêmement frustrés de se dire « ah mais tiens j’ai envie de raconter ça, et puis ça et puis ça » et finalement ont envie de partir dans une espèce d’inflation, là où tout l’intérêt de la nouvelle c’est de rester concentré sur quelque chose. Et je dirais qu’on a une tendance à aller plus vers la concision que vers le développement, qui déjà nous oriente, alors soit en tant qu’auteur, vers l’un ou l’autre, soit va orienter un texte vers l’un ou l’autre. Après il y a aussi la question des contraintes, est-ce qu’on écrit avec des contraintes éditoriales ou pas, mais ça c’est presque un développement à part. Je pense qu’on a déjà une tendance personnelle à aller vers l’un ou l’autre, et qu’un texte peut-être va se prêter plus à l’un ou l’autre.

LD : D’accord. Tu te sens…

MF : Moi je dirais qu’une nouvelle, souvent ça va être un épisode pris dans la vie d’un personnage, là où un roman serait de raconter toute sa vie, en gros. Ou un univers, ou autre après.

LG : C’est vrai que, je suis tout à fait d’accord avec toi, la chute, dans la nouvelle, est aussi importante que le développement, donc il y a cette espèce d’entonnoir dans la nouvelle. Cette espèce d’aspiration vers la fin qui arrive beaucoup plus vite donc, on est moins tributaire d’une structure. Enfin c’est assez bizarre, on est moins tributaire d’une structure au sens campbellien du terme, c’est-à-dire avec la structure en 3 actes, le voyage du héros etc, des trucs assez… On est moins tributaire d’un formatage, mais en même temps il y a cette espèce d’aspiration vers la fin qui est aussi une contrainte après tout. De même qu’on va être limité au niveau du nombre de personnages dans la nouvelle.

MF : Il faut tendre vraiment vers la précision, je pense que c’est ce qui caractérise le plus la nouvelle : la précision. Absolument tout doit être à sa place.

LG : Et puis voilà, on écrit vraiment « à l’os », c’est-à-dire… C’est pour ça que moi personnellement je me qualifie beaucoup plus de romancier, plutôt que d’écrivain d’une manière générale, j’ai écrit peu de nouvelles, mes nouvelles ne sont pas toujours très bonnes, parce que je me sens plus romancier que novelliste. Pour moi c’est une vraie gageure d’écrire une nouvelle. Parce que, avec le roman, on peut toujours se raccrocher aux branches, un roman peut être remarquable pour ses descriptions par exemple, la qualité poétique de ses descriptions, la force de ses personnages, on peut toujours trouver quelque chose dans le roman qui va « sauver », entre guillemets, des aspects qui sont moins remarquables. Dans la nouvelle, à mon avis, tout doit être bon.

MF : En fait il y a autre chose. Je me suis aperçue que dans des nouvelles que je fais lire autour de moi avant de les envoyer à l’éditeur, il y a eu des moments où je développe un petit peu un aspect d’élément surnaturel que j’introduis dans un texte, et les lecteurs me disent « alors ça, tu coupes, c’est pas que ça soit pas intéressant, mais ce n’est pas l’intérêt du texte. Le texte ne va pas vers ça, le développement, quelque part, ne nous intéresse pas. »

LD : C’est Edgar Poe qui dit « dans une nouvelle… », en substance, « dans une nouvelle, tout doit concourir à l’effet final ». J’ai surtout commencé par la nouvelle, je pense que la nouvelle est une excellente école quand on découvre, quand on fait ses premières œuvres en écriture. En tout cas moi j’ai trouvé que c’était une excellente école parce que quelque part le risque est minimum. C’est-à-dire que si je travaille sur 500 pages et que finalement c’est mauvais parce que j’ai dû apprendre trop de trucs, bah j’ai écrit 500 pages, alors que la nouvelle permet d’être un laboratoire d’expérimentation, un truc qu’on dit fréquemment. Pour moi c’est une bonne école parce qu’on apprend dans un espace plus clos et effectivement beaucoup plus exigeant. Quand quelque chose ne marche pas dans une nouvelle, tu le vois tout de suite. Dans un roman c’est peut-être plus flou, plus dilué, l’édifice peut quand même tenir debout.

LG : Et puis dans la science-fiction, c’est le genre de la nouvelle par excellence. Beaucoup des grands classiques de la science-fiction sont des nouvelles, en fait.

MF : Comme Lovecraft par exemple, il n’a fait quasiment que des nouvelles.

LG : Voilà. Mais parce que la science-fiction, c’est une expérience de pensée. Et la nouvelle, c’est aussi une expérience de pensée. On est justement dans une démonstration, vraiment dans une démonstration. Évidemment, il ne faut pas que ça sente la démonstration, mais on est dans un fil logique qui est très très pur.

MF : Je dirais qu’on n’est pas tant dans une histoire avec tous ses développements que dans une expérience.

LD : Oui. Moi, le truc le plus… j’ai écrit à peu près une vingtaine de nouvelles avant de passer au roman et je me suis rendu compte que c’était tout simplement… Je pouvais à peu près laisser tout ce que j’avais appris à la porte parce que c’est vraiment, finalement, un métier très différent. Un des trucs les plus difficiles que j’ai eu à apprendre en passant de l’un à l’autre, c’est que dans un roman, le rythme change, et qu’il faut apprendre les variations de rythme qui est quelque chose qui, comme on disait tout à l’heure, n’est pas présent dans la nouvelle. Dans la nouvelle, l’élan est éventuellement dans l’accélération mais il est plutôt constant. Alors qu’un roman peut apprendre à ralentir, à repartir en arrière, à calmer les chevaux justement pour les faire repartir après.

MF : C’est toute la différence  entre un sprint et un marathon j’ai envie de dire.

LD : Exactement, c’est exactement ça. Et on n’est pas forcément marathonien ou sprinter, en tout cas c’est deux genres de muscles différents qu’il faut apprendre à travailler. On me fait signe qu’on arrive à la fin. Pour terminer une petite citation qui va nous être lue par Mélanie et qui est très importante !

MF : Une nouvelle à laquelle je souscris à 200, voire 300%. C’est une citation de Constant Burniaux qui disait « La nouvelle n’a pas sa place à l’ombre du roman, elle n’est pas, elle ne fut jamais, un roman déshydraté. »

LD : N’oubliez pas ça !

Jingle : C’était Procrastination, merci de nous avoir suivi. Maintenant, assez procrastiné, allez écrire !

(Transcription par Erreur404 ; Corrections par Symphonie)

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